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Voyage dans l’Iran du Shah

Une pièce qui tient l’affiche depuis près de 350 représentations ne peut que susciter l’intérêt. Le bouche à oreille est, en outre, un puissant stimulant, surtout quand la pièce revient à Paris, après un périple dans nos provinces. Avec les trois acteurs d’origine, et trois petits nouveaux qui sont tellement impliqués qu’on les croit associés de la première heure.

Cette pièce est un vrai tour de force de mise en scène. Les plans s’enchaînent comme au cinéma, avec des jeux de scènes absolument géniaux. Il faut dire que l’histoire se passe sur deux temps : en Iran de 1974 à 1979, période de fin de règne du Shah, puis d’émergence d’une autre dictature, celle des Mollahs ; dans les Alpes enfin, à Avoriaz au tournant du siècle dans un chalet de villégiature…

Ils sont six sur scène, et passent d’un rôle à l’autre avec brio. C’est tellement vrai que j’ai cru jusqu’à la fin, qu’ils étaient sept. Six personnages pour raconter l’histoire d’une famille francophile qui vit mal les années de dictature d’un pays auquel elle est fondamentalement attachée. Cela parle persan, cela chante persan et l’humour se blottit dans quelques scènes intimes pour donner au récit une belle authenticité. Le tourbillon des scènes emporte le spectateur dans les destin de ces personnages, où les moindres circonstances font fi des contraintes liées au manque d’espace d’une scène de théâtre par des jeux de lumière ou des trouvailles scénaristiques qui donneraient le sourire même au plus blasés d’entre nous.

C’est au final une aventure extrêmement humaine à laquelle nous convie l’auteur Aïda Asgharzadeh. Elle conte avec chaleur l’émigration des siens, l’acclimatation au pays d’adoption, mais aussi la profonde tendresse qu’elle ressent pour tous les Iraniens d’ici et de là-bas. Tout cela est très loin des images agressives dont nous submergent les médias. Rien que pour cela, ces « Poupées persanes » méritent le détour. Elles ont provoqué, en tout cas, l’enthousiasme collectif du groupe de cinq que nous étions. Assurément, un très bon spectacle….

Un brouillard délicat

Un premier livre chez Gallimard. La chose est assez rare pour éveiller l’intérêt. L’éditeur réputé se penche rarement sur des manuscrits d’inconnus ( j’en sais quelque chose ! ). Dans ces circonstances, le bon livre est sûrement au programme. Bingo !… Le livre de cette jeune Bretonne « Banc de Brume » est un livre délicat, finement ciselé, qui parle de la notion de continuité familiale, ce maillage entre les générations qui nous précèdent, qui nous a constitués dans les sentiments et l’adn et dont nous sommes les héritiers, autrement dit les poursuivants de l’aventure humaine. Ce fil fragile qui nous relie à nos proches, parents, grands-parents, oncles et tantes, est le plus souvent négligé par les jeunes générations plus tournées vers l’avenir. D’ailleurs, cette quête d’Alice et de son frère Etienne, n’est pas partagée par les deux autres membres de la fratrie qui haussent les épaules. Le passé ne conditionne pas l’avenir pour tous. Mais, pour certains qui se reconnaîtront dans les deux enquêteurs du livre, cette connaissance des « anciens » peut prendre une dimension démesurée, quasi mystique.

L’histoire commence, comme souvent, dans les greniers à feuilleter les vieux albums de photos. Pour y découvrir un oncle et une tante tragiquement décédés quelques jours après leurs mariages. Alice et Etienne ne les ont pas connus. Non seulement ils sont morts avant leur naissance, mais leur vie a été quasi occultée, cachée, mise sous silence, comme un vieux secret trop douloureux pour être évoqué. Le récit est donc la recherche des deux disparus, Olivier et Yvonne, décédés dans le krach de leur petit avion un jour de janvier 1976. Une recherche un peu dérisoire, quelque quarante années après l’événement, mais le covid est là, qui laisse du temps pour enquêter et pour gamberger.

Sophie Berger, l’auteur, réussit à nous embarquer dans ce cheminement intérieur avec brio. Par petites touches, des avancées subtiles, des témoignages inattendus et des conjonctions de bonnes volontés, elle arrive à lever le brouillard savamment entretenu par les anciens sur les circonstances du drame. En 1976, internet était dans les limbes. Aussi la recherche est essentiellement physique, avec des moments d’incertitude, surtout quand il s’agit de retrouver le lieu même du krach, ou le lotissement occupé par le jeune couple avant son accident. La volonté farouche d’Alice se heurte à l’oubli et un cri intérieur qui résonne à toutes les étapes de l’enquête : à quoi bon !!!

La personnalité chaleureuse de l’oncle Olivier apparaît lentement, comme sous le pinceau d’un peintre. Le lecteur se prend à vouloir en savoir plus. Pourquoi ont-ils pris cet avion ? Comment se sont-ils rencontrés ? Pourquoi les images du mariage étaient-elles un peu figées ? Fort opportunément, le récit se déplace en 1976, les quatre à cinq jours qui ont suivi le mariage, avec Olivier et Yvonne qui rayonnent de joie lors des plus beaux ( et des derniers ) jours de leurs vies. Divers témoins apportent chacun des morceaux pour reconstituer le puzzle. Les deux mariés revivent sous nos yeux…

Le livre est une vraie réussite. C’est une immersion profonde dans le monde des sentiments, des ressentis, des conditionnements de l’enfance et des relations familiales compliquées face à un drame inexplicable. Sophie donne à partager toutes les pensées d’Alice dans un style précis, subtil et immergé de mots délicats. Comme des papillons posés sur des souvenirs, ils rivalisent de légèreté. C’est merveilleux d’humanité.

Oui assurément Gallimard ne s’est pas trompé. L’exploration de la famille et de ses secrets est un exercice qui parle à beaucoup. En particulier à tous les sensibles attachés à leurs racines qui se considèrent comme le maillon d’une chaine, et non pas l’individu ultime et égocentré qu’est souvent le dernier rejeton. Quand cet exercice est fait avec une telle grâce, cela touche au sublime…

Dussollier génial en de Funès…

L’outrance : beaucoup de comédies reposent sur ce concept. Mais c’est un exercice périlleux qui doit être mené par un artiste chevronné. Louis de Funès était parfait dans ces personnages déjantés. Ce n’est cependant pas à la portée de tout le monde.

André Dussollier, acteur réputé sérieux, sachant être piquant et joyeux drille dans certaines circonstances, pouvait-il relever le défi ? Devenir ce militaire à la retraite, portant haut ses oeillères et ses principes, pour qui la découverte de l’ancienne infidélité de sa femme va tout bouleverser, comme une boule folle dans un jeu de quilles.

Au final, mission réussie sur toute la ligne. Notre Dédé national, souvent réservé aux rôles de falot maladroit et distingué, comme dans « les enfants du Marais » nous fait un véritable festival. Il accapare l’écran dans une franche partie de rigolade. Le personnage est odieux, mais par sa pureté et son caractère décalé dans une période aux principes plutôt chahutés, il est touchant et fait rire. L’histoire est certes exagérée, mais pas plus que dans « Oskar » avec son de Funès survolté. L’inattendu tandem Lhermitte-Azema qui l’accompagne est complice, de même que les trois enfants aux caractères très typés. Un assaisonnement favorable pour permettre à cet automate galonné, remonté jusqu’à son dernier ressort, de parcourir l’écran de droite à gauche, puis de gauche à droite jusqu’à épuisement du mécanisme. Le spectateur hoquète de plaisir, avec parfois une petite anxiété que le récit tourne court. Mais non, il y a toujours un nouveau pétard qui éclate pour nous remettre dans la partie.

Le film n’est, certes, pas de ceux qui marqueront les annales, mais je suis sûr qu’il fera partie de ceux qu’on aura plaisir à voir et à revoir, le dimanche soir à la télévision. Ne serait-ce que pour voir un grand acteur au sommet de son Art qui sort de sentiers qu’il a bien battus, et semble nous dire avec son air rigolard « elle est bien bonne, celle-là…. » Merci Dédé, tu es le plus grand.

La pouponnière d’Himmler

Ce roman m’a dérouté… L’idée de raconter le curieux programme Lebensborn d’amélioration de la race aryenne – obsession d’Hitler – étonnamment confié à Himmler et ses SS, plus enclins à distiller la mort qu’à cultiver la vie, est assurément une bonne trame de roman. La chose n’est pas si connue, et cet eugénisme forcené renvoie aux positions extrêmes de quelques contemporains voyant dans l’étranger une tâche sur leur blason. Et puis, à l’heure où les vainqueurs des conflits ont tous les droits, notamment de déflorer les filles chez l’adversaire vaincu, l’idée de confier les enfants nés de ces unions sans lendemain à des pouponnières censées faire germer ses rejetons de seigneurs en puissance a un côté tellement saugrenu que le récit promettait du piquant.

Point de cela dans le roman de Caroline de Mulder, une universitaire belge qui a étudié le sujet très sérieusement et nous fait le récit de bribes de moments de guerre, vécus par des femmes. Au niveau même de petits êtres vagissants dans leurs berceaux qui sont loin d’imaginer l’honneur suprême qui est le leur d’être issus de semences de conquérants. Le récit, croqué dans des mots croustillants, très bien choisis, baigne dans des odeurs de nourrissons. Les maisons d’accueil, en particulier ce Heim bavarois ultime refuge en cette fin de guerre, sont de véritables oasis de sérénité et d’opulence, au milieu d’un conflit brutal et destructeur.

Au dehors, c’est la sauvagerie totale, avec Renée, jeune Française qui se fait tondre pour collaboration horizontale. Ou plus proche, avec Marek ce prisonnier Polonais, jardinier du Heim, qui se nourrit d’épluchures de patates pour survivre. Alors qu’Helga, infirmière du Heim reste imperturbable dans ses convictions d’oeuvrer au service du bien.

L’auteure nous fait passer de l’un à l’autre, en essayant de trouver un lien dans ces trois destins ballotés dans un conflit qui les dépasse. Elle y réussit plus ou moins, car la trame est si légère qu’elle retient difficilement l’attention, autrement que sous l’angle historique. En revanche, là où Caroline de Mulder réussit parfaitement son coup, c’est dans son style littéraire précis, puissant et percutant qui retranscrit la chute d’un rêve collectif au service du Reich millénaire. Ces pouponnières censées construire les vainqueurs de demain, et qui vont se résumer au final à créer des milliers de déracinés ayant perdu toutes trace de leur généalogie, voire même de leurs patronymes. Des milliers de berceaux sans parents qui embarrasseront les troupes Américaines sans doute davantage que les prisonniers de camp de concentration. Car contrairement aux premiers, les seconds savaient où rentrer chez eux….

Pour rester dans ce misérabilisme, l’auteur brode une fin improbable. Comme si la détresse psychologique était éminemment supérieure au fait de survivre à un conflit destructeur qui aura causé au monde les pires tourments. Sauf dans ces Heims, coupés des horreurs de la guerre, de la faim et de la douleur qui ont, partout ailleurs, fait leur travail de destruction…

Etats d’âme d’une femme remarquable…

Quelle femme merveilleuse !… Une femme rabbin qui ose élever la voix à un moment où la parole des juifs est inaudible. Elle le fait avec une sensibilité incroyable en puisant dans son inconscient de petite fille juive qui place sa voix, mais aussi celle de tous ses ancêtres, morts depuis longtemps, avec qui elle aime échanger, débattre, ergoter…

Son propos est une petite musique intime qui trahit une richesse de coeur, mais aussi surtout une sourde angoisse. Une angoisse partagée par tout un peuple qui, depuis le sixième siècle d’avant notre ère, n’arrive pas à se faire accepter, se faire oublier, se noyer dans la masse du vulgus pecus. Non un juif sera toujours à part dans les yeux des autres. Avec tact, humour et légèreté, elle nous renvoie le miroir de nos ostracismes qui se cachent à eux-mêmes, de cet antisémitisme latent qui puise ses racines tellement loin que son rejet est nécessairement un acte de rébellion contre ce qui nous détermine.

Le silence qui a suivi les attaques du 7 octobre a été étourdissant, au regard du charivari qui a accompagné la réaction d’Israel. Une subjectivité généralisée qui n’est pas née ce jour-là. Cela remonte à loin, très loin… Delphine n’est pas là pour accuser, ni défendre ce qui n’est pas défendable. Elle se place au niveau de l’humain, des réactions instinctives et émotionnelles qui naissent de ces drames. Une communauté sous le choc qui se cache, dissimule ses signes ostentatoires, et se serre les coudes face à ce présent détestable et honni, mais aussi surtout face à l’avenir. Un avenir qui inscrit ses pas hélas trop facilement dans la boue du passé, et ses marécages qui ensevelissent.

J’ai eu de la pitié à ce récit, notamment face à cette femme qui ne vit plus de voir son fils jouer au foot avec son étoile de David à la poitrine. Une cible bien trop ostensible dans une société qui a décidé de s’affranchir d’une partie des siens…. Qu’ils sont touchants tous ces juifs dont elle éveille le souvenir ! Un grand-père amoureux de la langue française qui se défend de parler yiddish. Une grand-mère au français écorché qui trouve dans le chanteur Claude François des acquaintances lointaines avec son peuple, pour ne pas parler d’un passé très lourd qu’elle préfère garder pour elle. Delphine parle joliment de la condition juive, sans jamais évoquer la Shoah, pour échapper à l’accusation de victimisation dont les siens sont crédités.

Elle parle du coeur et de ses nuits sans sommeil depuis un certain jour d’octobre. Ce livre est merveilleux. Il fait réfléchir sur la vision que nous avons de nos voisins, si proches, si intégrés, mais aussi si différents dans leur volonté de poursuivre ce qui est leur nature intime. Un livre nécessaire pour ouvrir les yeux, simplement, sans préjugés, ni condamnations préalables.

« Hors Saison », sortie de piste d’une dépression…

Le film est du réalisateur Stéphane Brizé, mais c’est un film que Guillaume Canet aurait pu faire, tellement il lui ressemble. L’exploration des troubles et des tensions liés à chaque âge est du « pur Canet » dans le texte et les motivations. Cette fois-ci, ce n’est pas une bande de potes trentenaires comme dans « les Petits Mouchoirs », mais les questionnements métaphysiques de la cinquantaine, quand l’âge se fait sentir et qu’il provoque chez les perfectionnistes comme l’est notre fringant acteur, des sentiments dépressifs.

Voilà donc un film au public ciblé qui ne passera pas le filtre des plus jeunes. Et pourtant quelle justesse de ton !… Le film est lent, laborieux, plein de moments de silence; la Bretagne y est austère, peu engageante. Matthieu, notre dépressif a choisi l’endroit le moins naturel pour se ressourcer. D’ailleurs, son séjour de Thalasso est marqué par l’ennui et un détachement à toute épreuve… Les images s’étirent dans un grand bâillement du spectateur. Jusqu’à l’arrivée du personnage d’Alice ( Alba Rohrwacher merveilleuse de justesse ), une ancienne maitresse abandonnée qui apparaît comme un rayon de soleil dans un ciel d’orage. Tout s’articule ensuite autour de cette femme, pudique, peu sûre d’elle, qui brave les souvenirs douloureux du passé pour retisser du lien. Face à elle, il reste mutique, peu ouvert, mais se laisse finalement séduire par la générosité de cette femme qui fait du bien dans un hospice de vieux. Elle l’invite dans la célébration d’un mariage entre deux résidents de la maison, autour d’une soirée où les yeux du dépressif retrouvent l’étincelle de la vie. La soirée est d’une grande puissance émotionnelle, comme le témoignage d’une vieille femme, passée à côté de sa vie, et bien décidée à rattraper le temps perdu.

Comme l’espérait le spectateur, les deux amants finissent par se retrouver pour une étreinte qu’on imagine furtive. Ainsi, c’est dans un pays hostile, entouré de vieux proches de la fin, que Matthieu va retrouver une certaine envie de vivre. Alice n’en sortira pas indemne, car le mal-être peut sauter d’un individu à l’autre. Foutue déprime des bilans quinquagénaires !… Finalement, seul l’amour est un ciment qui tient pour traverser ces moments difficiles.

Un beau film, léger, et sans doute pas tous publics. Qu’importe, l’esprit est là, et il parlera à beaucoup…

Il reste encore demain

Le cinéma est d’abord une affaire de passion, avant d’être une affaire de gros sous. La production a un peu gâté le tableau, en parlant du film « aux cinq millions d’entrée » en Italie. Elle nous a ainsi privés de l’effet de surprise qui aurait immanquablement accompagné ce petit film italien en noir et blanc, très intimiste et sans aucun acteur connu au générique. J’imagine le bouche à oreille se répandant comme une traînée de poudre. Cela aurait été mille fois plus efficace que les rodomontades de l’affiche.

Car de la surprise, il y en a, je vous prie de le croire !… Et surtout du cinéma pur, esthétique, percutant. Une caméra désinvolte qui capte des bribes d’une italienneté désopilante ; l’intimité d’une famille à la sortie de la guerre; des gens simples, fiers, volubiles, qui s’affrontent dans un déluge de cris, de tensions et de disputes entre voisins; un clin d’oeil appuyé aux comédies italiennes en noir et blanc des années 60, mais sans la légèreté habituelle. Car le père est un homme brutal qui a la mauvaise habitude de frapper sa femme, la stoïque Delia, et de tyranniser ses enfants. Delia serre les dents, protège sa fille et essaie de canaliser ses deux fils hyper-turbulents, mais elle n’a pas la tentation de se révolter. Elle accepte sa condition, jusqu’au moment où elle perçoit de la pitié dans les yeux de sa fille. Dans le même temps, cette dernière s’engage dans un mariage sur le papier très valorisant, avec un élu de son coeur qui, cependant, montre vite des vélléités de patriarcat absolu, comme le père de famille. L’histoire se répètera-t-elle ? Delia peut-elle accepter que sa fille soit condamnée à connaître le même destin ?… Pour traverser l’épreuve, Delia se console dans une grande amitié avec le garagiste local, mais ce dernier qui crève la faim, décide de partir vers le nord de l’Italie. Va-t-elle le suivre, en abandonnant tous les siens ? Une lettre adressée de manière rarissime à Dalia-même semble provoquer un déclic…

Sur ce canevas, la réalisatrice Paola Cortellesi qui tient elle-même le rôle de Dalia avec une justesse absolue, nous brode une histoire superbe, dont l’émotion perce à chaque scène dans les yeux perdus de cette femme battue. La scène où elle se fait rosser par son mari, devient une danse poignante où les coups pleuvent entre les étreintes. A certains moments, des chansons italiennes accompagnent le drame pour donner un goût aigre-doux aux images et désamorcer la tension. La technique de cette jeune réalisatrice excelle, au-delà du choix esthétique et bien trouvé du noir et blanc. Le spectateur vibre intensément avec cette femme qui résiste vaillamment à sa condition misérable. Jusqu’à la pirouette finale, le dénouement inattendu qui donne au film une tout autre connotation.

C’est alors une illumination qui donne un large sourire. Le spectateur sort heureux. Ce film mérite ses 5 étoiles. Un vrai bonheur…

Le défi de Jérusalem

C’est le huitième livre d’Eric-Emmanuel Schmitt que je lis, toujours avec le même plaisir. Cet auteur prolifique enchaîne les ouvrages et poursuit tranquillement le chemin qui le conduira, sans doute, vers le Nobel de littérature. Ce ne serait que justice, car l’homme explore son imaginaire de deux façons très différentes : par la fiction avec des romans pleins d’émotions ( « Oskar et la Dame en rose » ) ou foncièrement originaux ( « la Part de l’Autre » ) pour ne citer que ces deux-là parmi la quinzaine d’ouvrages que je suis loin de tous connaître ; par l’exploration également des mystères de la Foi où il se met en scène pour raconter sa conversion à la foi chrétienne, alors qu’il était à l’origine carrément athée.

Avec les talents d’un conteur hors pair, il a ainsi raconté sa rencontre avec Dieu (« la Nuit de Feu » ). Mais aussi, il a eu la folle audace dans « l’Evangile selon Pilate » de mettre en scène Jésus à la première personne du singulier. Quelques années plus tard, il se permettait dans un roman complètement fou de faire une interview de Dieu ( « l’Homme qui voyait à travers les visages » ).

Cette deuxième collection est diablement attractive, car il est sur un registre philosophique et humaniste répondant à des questions existentielles. Il démystifie et rend abordable l’approche de la religion, alors même que beaucoup de nos contemporains la rejettent ou ne s’y reconnaissent plus. Un rejet collectif, tout en étant parallèlement troublés par le vide qu’elle laisse, l’espérance n’étant plus là en rempart du spleen et des interrogations métaphysiques. Schmitt apparaît donc comme une sorte de prophète. Mais un prophète qui ne parle que de son expérience personnelle, avec des mots qui transcendent.

« Et vous, qui dites-vous que je suis ? » demandait Jesus. Schmitt aura usé de tous ses talents d’écrivains pour raconter, au fil de ses livres, son cheminement qui lui aura fait donner quatre réponses, au fil de sa vie, à cette question : « un mythe », réponse de l’athée d’origine ; « un prophète », réponse du jeune de vingt ans; « un philosophe » intuitif qui exprime ses pensées de manière fulgurante ou sous forme de paraboles, dit le jeune Schmitt étudiant ; et enfin « le fils de Dieu » répond enfin l’écrivain mature après un voyage en Terre Sainte.

« Le défi de Jérusalem » est le récit de ce voyage. Un récit passionnant car Schmitt le fait avec détachement, sans passion excessive, avec sa curiosité d’homme libre et d’honnête homme pour seul viatique. Muni aussi d’une bonne connaissance des Evangiles. Et aussi – c’est sa force – une sensibilité exacerbée qui lui fait voir au-delà des apparences.

Le résultat est tout en nuances, avec des déceptions, des emportements divers sur l’exploitation commerciale des lieux, mais aussi une plongée dans les écritures, les églises de Bethleem et de Jérusalem, le mont des Oliviers, et enfin un émerveillement olfactif à la visite du Saint Sepulcre. Schmitt se laisse envahir par une force externe qui emporte ses derniers soubresauts agnostiques.

Le livre se lit comme un récit de voyage, accessible à tous. Sa genèse sur le conflit israélo-palestinien donne des clefs de compréhension de ce qui se passe dans ce proche Orient explosif. Il apporte le témoignage d’un Chrétien qui ne rougit pas de sa religion. Une religion qui met en avant la vertu de « l’amour » alors que les autres religions sont sur un autre registre : la vertu du « respect » chez les Juifs, la vertu de « l’obéissance » pour les musulmans et la vertu de « la compassion » pour le bouddhistes.

Un joli voyage qui vient clore des années d’introspection fructueuse. S’arrêtera-t-il là ? Rien n’est moins sûr avec cet homme surprenant toujours sur la brèche. Il nous fait tellement avancer qu’on ne peut que l’inciter à poursuivre sa quête. Un livre à recommander à tous ceux qui doutent…

Une vie ?… Vraiment ?

Quel manque de culture que de nommer ce film « une vie », avec le risque de confusion avec le chef d’oeuvre de Maupassant! Nos diffuseurs n’ont décidément plus d’originalité. Soit ils conservent le titre anglais abscon, soit ils traduisent bêtement, sans égards pour la culture locale. L’époque où « The deer hunter » devenait en français le mythique « Voyage au bout de l’enfer » est hélas bien révolue !… En plus, ce titre simpliste ne rend pas justice à un beau film qui célèbre un « Juste » dans l’histoire, Nicholas Winton, un peu tombé dans les oubliettes de nos mémoires.

Voilà, en tout cas, une injustice réparée, mais à l’image du titre un peu fade, cet hommage n’est guère appuyé. Le film est léger, tout en humilité, peut-être pour être conforme à la personnalité du héros. Cet homme ordinaire qui, dans une période troublée, s’est senti obligé de monter en première ligne pour sauver de jeunes vies. Des jeunes Juifs tchèques menacés par la grande machine à broyer nazie. Il n’en tirera aucune gloire, sinon la bonne conscience de l’honnête homme. Et si son histoire n’avait pas touché Robert Maxwell, magnat britannique de la presse, d’origine tchèque, peut-être n’aurait-il pas été honoré de son vivant.

La scène est touchante. Tout le film repose sur cette émission de télévision qui a dû être un sommet d’émotion avec tous ces survivants célébrant leur sauveteur. Anthony Hopkins est parfait. Il n’a pas besoin de forcer son talent pour jouer ce vieil homme maniaque qui a du mal à replonger dans ce fait de gloire de ses années de pré-guerre.

Il manque quand même au film un peu de souffle. La copie est trop parfaite, sans originalité et sans vitalité profonde. Qu’importe !… Ce film a le mérite d’exister. Il rappelle que l’émigration humanitaire est une grâce. De ce point de vue, le film est militant. Mais résumer la vie de cet homme à son action pendant quelques mois, me semble réducteur. Encore une fois, le titre est mal choisi….

Du doux métier d’enseigner…

Dieu, que le métier d’enseigner est difficile !… C’est la réflexion qui vient à l’esprit à la vue de ce film tendu comme un arc, qui dégage une tension forte dans ce qui devrait être un lieu de concorde et de paix, à savoir une école. Un film allemand avec cette belle langue de Goethe trop rare sur nos écrans, au message cependant universel. Les instituteurs sont aujourd’hui challengés par des élèves ayant acquis un haut niveau de conscience de leur place dans la société et qui en usent, en bravant parfois l’autorité. Il faut donc une bonne dose de stoïcisme du corps enseignant pour résister à cette déferlante citoyenne et revenir aux fondamentaux.

Comme souvent, l’étincelle vient d’un petit rien, des vols dans l’établissement et une jeune enseignante qui croit bien faire, en laissant la caméra de son ordinateur en veille pour disculper avant de mettre en accusation. Ce qui va donner lieu à une série d’événements en chaîne… Le spectateur se laisse happer par cette histoire au réalisme stupéfiant, avec des jeunes élèves plus vrais que nature. La jeune actrice, Leonie Benesch, est impressionnante dans le rôle d’une enseignante débordant de bonne volonté, qui se révèle pugnace dans l’adversité. On a cependant mal pour elle… L’unité de lieu du récit ne laisse aucun temps mort. Cette école vous secoue comme une machine à laver, laissant le spectateur essoré et pantelant…

Comment a-t-on pu en arriver là ? Nos enfants sont-ils devenus des citoyens ultimes, comme le rêvaient les manifestants des années 68 ? Ou la perte de soumission et l’esprit de révolte, qu’on retrouve à tous les étages de la société, s’opposent-ils au partage du savoir qui est, à la base, un acte de confiance intime entre sachant et novice du savoir ?…

J’avoue avoir éprouvé un peu d’anxiété face à cette perte du respect dû au porteur de l’autorité. Surtout dans un pays comme l’Allemagne qui ne s’illustre pas par son esprit frondeur. Cela doit être bien pire chez nous, pays aux ferments révolutionnaires… Oui assurément, nos enseignants ont du mérite….

Heureusement, il y avait Judith…

La grande fête du cinéma est toujours un spectacle. Entre les pitreries des présentateurs, les robes incandescentes des actrices, les petits jeux de chacun durant la cérémonie, les tirades des uns et des autres, voire les tribunes libres de ceux qui profitent de ces projecteurs pour divaguer sur l’actualité, c’est parfois le cirque… Assurément, le spectateur en a pour son argent d’abonné à Canal +.

L’édition 2024 a été un peu plus terne. Illuminé seulement par le discours subtile et émouvant de Judith Godreche. Quelle émotion ! Cette femme magnifique, avec des yeux candides derrière des grandes lunettes, a effleuré son histoire tout en douceur. Avec l’assurance d’une femme équilibrée, elle a évoqué le hiatus entre la beauté d’un divertissement qui fait rêver et les « mains sales sur des seins de 15 ans » de quelques professionnels dévoyés. L’exploitation de jeunes actrices par leur mentor est une tâche honteuse sur la création artistique. Le cinéma qui élève l’âme devant les caméras, ne peut se prêter aux pires turpitudes en arrière-cuisine.

On pouvait craindre, comme l’a fait Jerome Seydoux, le Président de Pathé, que cette intervention soit déplacée, en portant sur la scène ce qui relève des prétoires de tribunal. Et le risque était aussi celui d’un nouveau grand déballage, aux côtés souvent obscènes, comme la tribune scandaleuse de la Palmée Justine Triet au dernier Festival de Cannes. Mais Judith a mis toutes les craintes dans sa poche. Sans stigmatiser, d’une voix fluette où perçait son amour de la vie et toute absence de rancoeur, elle a appelé le cinéma à ses devoirs. Tellement plus percutant que la vulgarité d’une Corinne Masiero déboulant nue sur la scène en 2021 !

L’édition 2024 a donné lieu à un hommage appuyé au réalisateur Christopher Nolan, glorieux architecte de ce monument de l’image et du cinéma qu’est le film « Inception ». Et le César d’honneur offert à Agnès Jaoui a paru tellement mérité, pour cette femme de tous les combats qui nous a donné beaucoup d’émotions par ses films autour de son compagnon Jean-Pierre Bacri.

Quant au palmarès, il a été horriblement consensuel avec le film un peu surfait de Justine Triet « Anatomie d’une chute » qui raffle tout. Certes, ce film a des qualités que j’ai su mettre en avant sur ce blog, mais il ne mérite, certes, pas cette avalanche de trophées après Cannes. « Le Règne animal » que je ne connais pas, a aussi beaucoup engrangé, traduisant cette tentation du « tout ou rien » que je trouve très contestable au sein des milieux du cinéma. Car on laisse ainsi sur le bord du chemin d’excellents films. La déception de Jeanne Herry, auteur du formidable « Je verrai toujours vos visages » faisait de la peine. Son film méritait amplement le Cesar du meilleur film.

Dernier enseignement de cette édition : la découverte de la révélation masculine Raphaël Quenard. Un nom qui va se faire entendre dans un proche avenir, je suis prêt à le parier. Son discours de remerciements après son Cesar a été merveilleux de justesse et d’entrain.

Veiller sur elle…

Un Goncourt, cela se déguste. On le dépiote comme un crustacé, en savourant chaque mot, en grignotant l’histoire, en cassant la carapace pour aller gratter et extraire la métaphore, en se laissant emporter enfin par la juxtaposition de mots improbable… le dernier opus de Jean-Baptiste Andréa a déjà un titre évocateur « Veiller sur elle« . Il se présente comme un gros pavé de 580 pages devant lequel on salive comme devant un beau tourteau. Gagné !..

L’édition 2023 est d’une belle espèce. de celles qui vous emportent à la suite d’un personnage extraordinaire durant quasiment sa vie entière. Il y a du souffle épique au programme, en plus sur des chaleureuses terres italiennes. La montée du fascisme est évoquée par petites touches, mais cela reste un fonds sonore. le récit se concentre sur Mimo, un pauvre hère nain, doué pour la sculpture qui va tirer son épingle du jeu pour connaître une ascension sociale inespérée. Son moteur dans la vie est depuis l’enfance Viola, une fille d’aristocrate avec laquelle il noue une amitié forte, mais asexuée. Viola est un esprit libre, idéaliste, pleine de mépris pour ses origines, qui traverse l’existence avec détachement. Mimo court après elle, joue les protecteurs, se laisse envoûter, et revient immanquablement à elle, après avoir folâtré dans les draps de filles de passage.

Que cherchent ces deux-là ? Peut-être simplement à prolonger la complicité de l’enfance. Grâce à la famille de Viola dont il a fini par se faire accepter, Mimo va connaître un destin exceptionnel de sculpteur, sollicité de toutes parts, y compris par cet état fasciste qu’il ne rejette pas. Une vie pleine et entière. Mais quand sa Viola va disparaître prématurément, le petit homme va perdre le goût de la vie, et se replier dans un monastère. 

Ce livre est d’une belle densité. Avec une langue plutôt simple qui vous réserve parfois des décharges littéraires et sémantiques. L’auteur connaît visiblement l’Italie dans toutes ses dimensions. Il nous appelle à un beau voyage géographique et historique. Dans le dernier tiers, peut-être, l’histoire trottine avec nonchalance, mais comment en vouloir à l’auteur : une vie ne peut être faite que de coups d’éclat. L’important est de conduire à bon port, dans cet éclat final où le héro vieillissant va à nouveau se consumer pour son amie Viola. Une femme qui aura été son guide, sans qu’il ne l’ait jamais touchée. Puissant !….

Les années Disco : remise en mémoire

Formidable documentaire de France 3, « Disco, la révolution française » qui nous plonge dans les années Disco et cette frénésie de danse qui a agité toute la planète à la fin des années 70. Une période magnifique que j’ai eu la chance de vivre. Intensément… Ce documentaire a agi sur moi comme une madeleine de Proust. Un bain de jouvence au son de la basse et de batteries déchaînées… Quel plaisir !

Ce reportage est passionnant du début à la fin. Il explique comment un Français obscur, chanteur sans succès sur le point de tout arrêter, Patrick Hernandez, reprend une de ses vieilles chansons pour la re-rythmer et en faire un succès international, « Born to be alive ». C’est quasi le début d’une vague déferlante qui va tout bousculer au grand dam des rockers classiques, et qui va bientôt se concrétiser avec « La Fièvre du Samedi soir » et le succès planétaire des Bee Gees, groupe de rock en panne qui écrira, en une semaine, quatre tubes au rythme endiablé. L’album le plus vendu, « Saturday night fever » avant que Michael Jackson remette les pendules à l’heure quatre années plus tard.

Le parti-pris du reportage est de montrer l’apport précieux qu’a apporté la France à cette révolution. Et ce fut une surprise pour moi de voir que cette musique au rythme irrépressible a été, en large partie, lancée par des Européens. Des Allemands avec Donna Sommer et Boney M, mais aussi des Français avec Patrick Hernandez et Cerrone, bientôt secondés par le Suisse Patrick Juvet. La vieille Europe qui montre la voie au pays de l’oncle Sam, ce n’est pas si courant !….

Le disco a tout inondé, en faisant danser toute la planète dans des discothèques où les paillettes étaient de mises. Avec une soif de faire la fête, dans une débauche d’extravagance, d’énergie et de sexe. Une période sans freins avant que le Sida vienne bouleverser le jeu et cette belle liberté gagnée dans l’insouciance.

Ce que montre bien le reportage, c’est que le disco portait en lui les germes du rejet brutal dont il a été ensuite la victime. C’est le seul style musical qui a été détruit au début des années 80 pour connaître un purgatoire de près de dix années. En effet, le disco était moins une affaire d’interprètes que d’impresarios futés flairant la bonne affaire et lançant des groupes comme des produits de supermarché. Ainsi le groupe « Village People » qui a marqué, à jamais, la culture populaire, est une création de toutes pièces avec un casting pour former le groupe. Surprise, cette initiative est 100% française… Ainsi le groupe qui a sorti les homosexuels de leur ghetto, qui a dynamité l’Amérique puritaine et dont le tube « In the navy » a été adopté par la marine américaine comme son hymne ( avant un retour en arrière sous l’effet des ligues de vertu ), ce groupe a été lancé par deux Français…. Incroyable !

Le reportage fourmille de plein de détails qui montrent que la France a toujours été en première ligne de cette révolution. Il est vrai que nos compatriotes aiment bien monter sur les barricades. Surtout, et c’est réconfortant, il montre le réveil du disco avec Daft Punk, puis plus récemment avec les envoûtantes Juliette Armanet et Clara Luciani.

Le disco, il est de bon ton de le démonter, de critiquer son rythme de grosse caisse et ses interprètes aux destins parfois de météorites. Force est de constater, quand même, qu’il continue à rassembler tous les danseurs sur la piste. C’est un appel impérieux à se déhancher pour vibrer de tous les pores de la peau. Reconnaissons-le honnêtement, on n’a guère fait mieux depuis, pour faire la fête et se lâcher dans un grand oubli de son corps. J’ai donc beaucoup aimé cette réhabilitation.

En plus, j’ai exprimé de l’émotion, avec quasi des larmes aux yeux lors du générique de fin. Certes je regrettais là un peu de ma jeunesse évanouie. Mais le souvenir de ses rythmes et de la douce complicité collective qu’il provoquait, a supplanté tout le reste. Les années 80 ont assurément été une période bénie, avec une liberté totale qui restera sans doute un sommet dans l’histoire humaine. Vive le disco ! « Le Freak c’est chic »

PS : Difficile de donner son tube préféré, mais j’ai deux chansons qui provoquent des démangeaisons irrépressibles dans les jambes : « You should be dancing » des Bee Gees et surtout « Lady’s night » de Kool & the Gang ( parfait pour un rock-essuie glace comme au bon vieux temps ).

Paris-Mantes, Oui-Oui chez les barjots…

C’est une course qui date de près de quatre-vingt dix ans, le Paris-Mantes à la marche, de nuit. En fait, il s’agit plus du Versailles-Mantes, car le circuit a été raccourci en 2013. Une épreuve mythique à laquelle je me suis joint, sans vraie préparation, du fait de mon appétence à arpenter les chemins de France.

Une grosse étape des Chemins de St Jacques, c’est 30 kilomètres de marche dans la journée. Alors, que penser de 54 kms, soit 75% de rab, sinon que c’est un peu dément de soumettre son corps à une telle épreuve ?… Autant le dire tout de suite, je ne suis pas allé au bout. J’ai calé au 39ème kilomètres, soit avec les deux kilomètres entrepris de nuit pour aller à la gare RER, une marche sur 41 kilomètres. Mon record personnel…

C’est assurément une expérience. 5000 personnes qui s’élancent par une nuit froide proche des zéro avec des tenues fluorescentes et des loupiotes au front, deux conditions impératives pour participer. C’est visuellement très beau que cette longue chenille humaine lumineuse cheminant au plus profond de la forêt de Marly. Des femmes et des hommes de tous horizons, majoritairement jeunes, avec de belles conditions physiques, car le rythme donné par le groupe est très soutenu. Au départ de Versailles, alors que je suis bon marcheur, ils sont des milliers à nous dépasser, des garçons tendus comme des arcs vers l’objectif, des filles qui cavalent d’un pas loin d’être menu, mais aussi des vieux remontés comme des horloges, des couples qui se donnent la main, des copines qui papotent, tout ce petit monde poursuivant un train d’enfer. Qui veut aller loin, ménage sa monture, pense-t-on au fond de soi pour se consoler, tout en découvrant que cette marche est avant tout une course. L’idée est d’arriver au bout de neuf heures de marche, si possible avec un meilleur score que l’année précédente.

Un univers assez lointain de mon horizon de marcheur hédoniste appréciant les paysages et peu hostiles aux haltes permettant la récupération. Des étapes, l’organisation en dispense trois, durant le parcours, avec des boissons, du pain d’épice et du chocolat. Mais, malgré les muscles qui crient souffrance et les courbatures qui se cramponnent, point question de s’attarder. Les camionnettes de la sécurité civile qui circulent, le bus ramasse-faibles qui patiente, et la dictature du collectif abrègent toute compassion pour soi-même. On est là pour en baver, pour ne pas dire plus…

Le froid est intense et la nuit pleine d’étoiles. Mais le chemin est monotone dans des kilomètres de chemins forestiers rectilignes. Et puis, c’est ensuite le bitume sur des petites routes sans grand charme. Ce parcours est déprimant, et les lignes droites où l’on aperçoit, quelque kilomètre devant, la longue file éclairée des marcheurs qui vous précèdent n’aident pas au moral.

Au bout de la trentaine de kilomètres, la fatigue est là, bien ancrée. Les muscles se font lourds, les mollets crient de douleur. Le pas est devenu celui d’un automate. Le seuil de l’endurance est dépassé et il y a encore 19 kms devant soi pour remporter cette victoire sur soi, et pouvoir pavaner le lendemain au bureau, tout en marchant en canard avec une semaine de récupération, comme le déclarent les habitués de l’épreuve. Qu’est-on venu faire dans cette galère ?

La finition est affaire de mental. Mais aussi de préparation… Une nourriture idoine avant l’épreuve semble un must. Quant à l’hydratation, elle est indispensable, alors que le froid fait que la soif ne se fait pas sentir. Ma gourde est restée pleine pourtant !… Erreurs de débutant. Au-delà de ce manque de préparation, mon mental n’est pas clairement celui de ce genre d’épreuves. Pourquoi mettre son corps à ses limites pour atteindre un objectif sans grand intérêt ? Rejoindre un pic argenté ou un col alpestre, cela vaut de mettre ses tripes sur la table. Mais la cité riante de Mantes la Jolie n’est pas de ces objectifs qui font rêver… Et j’ai trop de respect pour ma charpente de chair et d’os pour la mettre en danger, si bien que je suis, par exemple, toujours resté à l’écart de la mode des marathons, alors que j’aime courir.

Se mettre minable pour le plaisir de l’accomplissement personnel n’est pas dans mon ADN. La compétition non plus, à vrai dire… Pour autant, ce fut une belle expérience. Le collectif est toujours une belle aventure. Merci à Manu de m’avoir convié à l’épreuve avec ses potes. J’ai fait bonne figure sur les trois quarts de l’épreuve… C’est déjà bien…

Une affaire d’honneur

Un film d’atmosphère… Il est rare d’avoir des histoires arides qui vous plongent à ce point dans une ambiance lourde, sans grande échappatoire. Les duels pour l’honneur sont, il est vrai, des moments de forte intensité émotionnelle. Un monde d’hommes où chacun fait assaut de testosterone pour défendre l’expression d’un égo exacerbé. L’outrage subi est souvent un prétexte pour s’étalonner dans le maniement de l’épée.

Mais, c’est aussi, nous dit le réalisateur Vincent Perez, une occasion d’essayer d’oublier l’humiliation de la défaite de 1870, en montrant par son courage que cette défaite est d’abord l’affaire des autres. A l’actif du film, il y a une reconstitution historique très léchée, notamment dans le jeu des lumières, les bougies et les lampes à pétrole prêtant aux images un côté crépusculaire. La France rumine sa défaite dans un engagement forcené lors d’entraînements à l’épée dans des clubs souvent rattachés, comme ici, à un journal. On affûte ses armes et son corps, tout en claironnant par voie de presse son patriotisme. Les ingrédients du cataclysme de 1914 se construisent lentement, près de trente ans avant les faits.

Un monde bien sûr où les femmes n’ont pas voie au chapitre. Elles sont quantité négligeable, mais cela ne les empêche pas de copier leurs compagnons en croisant le fer dans des salons plus mondains. Le personnage de Doria Tillier s’efforce de faire bouger les frontières, avec un féminisme d’avant-garde et provocateur. Mais c’est d’abord une affaire d’hommes, l’honneur masculin étant infiniment plus précieux que l’honneur des femmes.

Comme le dit un galonné, l’honneur était d’abord un actif au service du roi, mais depuis quelques décennies il est devenu essentiellement attaché à la personne. Surtout dans un pays affecté par la déroute contre les Prussiens. Hélas, ces hommes se laissent ronger par leur fierté, et un duel en appelle un autre. Dans un pays déshonoré, c’est le seul moyen de tenter d’émerger. Ce qui donne lieu à quatre duels, à l’épée, au pistolet et au sabre qui sont tous superbement chorégraphiés, avec parfois une vraie sauvagerie dans l’assaut. C’est intense, et les films de cape et d’épée à la Jean Marais apparaissent, en comparaison, comme d’aimables jeux d’enfant.

La tension est là, et le jeu intériorisé de Roschdy Zem rajoute à la chose. Un vrai film d’ambiance….

Prenez-moi pour une conne…

Rencontré au Salon du Livre de Boulogne, l’auteur a réussi à me convaincre que son livre valait le détour. Déjà son titre provocateur m’avait fait de l’oeil au milieu de tous les livres présents. Le récit d’une bourgeoise dans la force de l’âge, abandonnée pour une plus jeune par son mari volage et qui se venge de manière machiavélique avait un côté particulièrement réjouissant. On aime tous bien les histoires de vengeance depuis Monte-Cristo. 

Mais tout ici est un peu retors, le lecteur prend le parti de la criminelle qui semble une petite souris entre les pattes de matous policiers plutôt coriaces. Cette femme tranquille se laisse convaincre lentement par l’idée d’un crime, alors qu’elle a une réputation de petit oiseau sans cervelle. Pourquoi ne pas profiter de cette image de sotte embéguinée pour commettre un crime parfait contre un ex-conjoint détestable et odieux ? 

Le défi est de taille… Car tout est nouveau. Il faut se préparer lentement à l’exercice et penser à tout. Le récit est un vrai manuel de toutes les ficelles policières pour coincer un coupable. Mais sous le couvert d’une image de femme sans imagination, tout est finalement possible. D’autant que l’idée à la base du meurtre est géniale. Un petit travail de chimiste pour constituer une bombe à retardement qui permet de se constituer un alibi de cristal. Sauf qu’une femme fraîchement et salement divorcée est une coupable naturelle dans un meurtre. La futée Orane de Lavallière saura-t-elle résister à la pression et aux pièges nombreux qu’on lui tend ? 

Pour raconter cette histoire, Guillaume Clicquot réussit brillamment à se mettre dans la peau d’une catho un peu coincée qui brise un plafond de verre. Son style est direct, imagé, avec quelques pensées pleines d’humour de la suspecte face aux policiers qui l’interrogent. L’humour est d’ailleurs à toutes les pages, notamment dans la prise de conscience par cette femme qu’elle a été conne, et que tout son entourage la perçoit comme telle. Ce qui est un bon stimulant pour se révolter, n’est-il pas ? Le récit est chaleureux et le scénario du crime parfait se révèle plein de chausse-trappes. On prend plaisir à la voir se défendre avec une finesse psychologique qui épate.

Bravo à Guillaume Clicquot pour ce livre original.

Mort d’un crooner

Quelle tristesse !… Je l’adorais. Guy Marchand était un homme protéiforme, un acteur de télévision, de cinéma, mais aussi un crooner à la voix veloutée qui vous emportait sur ses territoires de prédilection, le jazz, le tango, la guimauve de concours pour des soirées à l’ancienne. Il avait une étincelle dans le regard qui en faisait un séducteur redoutable. Il était notre Julio Iglesias à nous. En plus léger, plus rigolard, avec le détachement de celui qui ne se prend pas trop au sérieux. D’ailleurs, comment prendre au sérieux, l’auteur du « Destinee » qui était la bande annonce des « Sous-Doués en vacances »…

A côté de cela, il savait rendre hommage aux maîtres du temps passé, ces jazz-men qui avaient tracé la voie qu’il essayait d’emprunter avec modestie. C’est aussi l’interprète savoureux du « Moi je suis Tango » qui restera à jamais sa signature, celle d’un homme touche-à-tout qui se retrouvait aussi bien dans les mélodies sud-américaines que dans les grands refrains de Paname.

Au cinéma, il était celui qu’on adorait voir jouer, avec sa désinvolture naturelle. Comment ne pas penser à « Coup de Torchon » où il est absolument génial en colon exubérant. Il a fait des grands films dans des petits rôles où il était absolument irremplaçable : « Mortelle randonnée », « Garde à vue », « Tendre Poulet », « L’Hotel de la plage »… Comment se passer de lui et de sa façon quasi unique de traverser la vie ? Et puis, il y a eu aussi les Nestor Burma qui ont été son bâton de maréchal. Une série qu’on aimerait davantage revoir sur les écrans…

Mais il était avant tout chanteur. On sent qu’il exultait dans les petites salles de jazz, seul devant un micro. Si vous ne le connaissiez guère, écoutez d’une traite « Moi je suis Tango », « Delirium », « le dernier bal des GI », « Mémoire d’un con » et « Mister Bing »… Vous partirez dans un nuage de nostalgie, avec une parfaite résurrection du passé et de ses bons moments.

L’hommage à Bing Crosby, un crooner américain qui était son modèle, a des paroles qui sonnent étrangement au jour de la disparition de Guy : « Dites, Monsieur Bing, Mister Crosby, vous qui êtes parti loin de la vie, au paradis des mélodies, dans les étoiles… Dites à Louis… Sans lui, le monde s’ennuie. Mister Crosby, dans les étoiles... »

Oui, sans lui aussi, le monde s’ennuie… Guy, tu nous manques déjà…