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Go !… Même sans connaître…

Le Joueur de Go est un film à recommander aux amoureux du Japon ( ils sont nombreux ). C’est une superbe carte postale du Japon de l’ère Edo (avant 1868, mais il est difficile de déterminer une date plus précise ). Un samouraï banni vit chichement avec sa fille et s’adonne au jeu de Go qu’il maîtrise parfaitement.

Calme, serein, totalement dans le self-control, avare de mots, une présence totalement magnétique, l’homme attire les regards. Il a un détachement à la Clint Eastwood des westerns spaghettis. Il se promène nonchalamment avec son sabre à la ceinture, et tire une gloire de son honnêteté sans faille. Il s’abstient même de gagner, quand il mesure les effets négatifs que pourrait entraîner sa victoire.

Mais, en même temps, deux événements viennent troubler sa quiétude. Il est soupçonné d’un vol auprès d’un riche marchand chez qui il jouait. Et il apprend que l’homme qui l’a fait bannir de son ancien fief, a violenté feu sa femme et mère de sa fille. Il part donc en « croisade » pour rétablir son honneur sur les deux tableaux. Pour gagner du temps, il donne sa fille en gage au bordel du coin, avec le risque qu’elle devienne pensionnaire de l’établissement, s’il ne revient pas à temps. Un course contre le déshonneur est donc en jeu…

Objectivement, l’histoire laisse le spectateur un peu hermétique. L’intrigue n’est pas le coeur du film. Le coeur est plutôt dans les nombreuses parties de Go qui émaillent le récit, dont le spectateur étranger ne comprend mie, faute de connaître les règles. Alors, on s’attache aux décors épatants, aux seconds plans d’arbres en fleurs, aux expressions puissantes des visages et à l’agitation de ce monde de petites gens qui observent les prestigieux adversaires… Des courses en Geta de bois s’enchaînent dans un déhanchement de pingouins de la banquise, les regards se croisent et se jaugent avec détermination, les jetons sont posés sur l’échiquier comme des coups portés à titre fatal… Le Japonais aux sonorités claquantes ajoute au folklore.

C’est un spectacle tellement extraordinaire qu’il laisse sans voix. Malgré les sous-titres, le spectateur en est réduit à suivre le mouvement sans tout comprendre, pris dans un tourbillon incessant. Cela ne ressemble à rien de ce que nous connaissons et c’est bien cela qui fait toute la saveur du film.

Au final, cette histoire de samouraïs rend ce Japon exotique très désirable. Il donne envie de repartir au pays du Soleil Levant, tellement unique, qu’il ne ressemble à aucun autre. Du cinéma qui fait voyager…..

Le désespoir du vide

Ce n’est pas une fiction, et c’est cela qui rend le film si beau, si poignant, comme un cri de douleur qui se répand en échos, d’images en images, de scènes en scènes. Ce duo de pieds nickelés qui pédale jusqu’à Istambul pour revivifier le souvenir d’un disparu est d’une incroyable justesse.

Comment en peut-il être autrement ? Mathias Mlekuz et son pote Philippe Rebbot ne jouent pas, ils ne font que partager leur intimité pour nous associer à leur peine, celle d’avoir perdu un fils et ami, à la suite d’un suicide. Ils le font sans pudeur, avec une sincérité hors norme et surtout une belle fantaisie. C’est drôle, enlevé, touchant. Et surtout d’une grande intelligence émotionnelle, avec des échanges de haut-vol sur la vie, la vieillesse, la mort.

Le spectateur aimerait être du voyage, tant ces deux-là sont hors du temps, perdus dans des pays étrangers, en quête des traces du disparu qui a fait le voyage avant eux. Leur dignité de clowns tristes qui pédalent, pour l’un, en costume-cravate a quelque chose de désespéré. De profondément humain… Ce film ou documentaire – qu’importe la classification – est sans doute un des plus beaux messages d’amour d’un père à son fils. Il triture avec légèreté le désespoir du vide après une disparition. Magnifique !!!

Breaking Bad

C’est la série élue « seconde meilleure série » de l’histoire… Un ami proche m’a confié que c’était même pour lui la meilleure. Je tournais autour de la chose, un peu perplexe : comment adhérer à l’histoire d’un trafiquant de drogue ? Peut-on prendre le parti du « bad », autrement dit du méchant autour de ce qui est un fléau de la société américaine, la drogue et les amphétamines ? Un « héros » qui ne deale pas, mais qui est d’abord un chimiste producteur d’une drogue synthétique redoutable… Le plus simple, après tout, c’est d’essayer un épisode sur Netflix.

Je me souviens bien de cet essai. C’était des images complètement décalées. Glauques au possible. J’imagine que beaucoup ont dû s’arrêter aux premiers épisodes. D’autres ont soupesé la réputation de cette série déjà ancienne qui est apparue au tournant des années 2010 et ont persévéré au-delà des trois premiers épisodes. Bonne pioche !…

Quel scénario !… L’histoire de ce père de famille souffrant d’un cancer qui « cuisine » de la drogue et instaure son trafic avec un jeune junkie au milieu des très dangereux cartels mexicains, est d’une grande puissance narrative. La série joue la carte du sympathique amateur dont la mort annoncée du fait de sa maladie fait sauter les dernières barrières morales. L’acteur Bryan Cranston est parfait dans ce rôle. Ingénu au départ, il se durcit au fil des épisodes pour finir sur un registre manipulateur et inquiétant.

Au delà de circonstances incroyables, mais crédibles, l’aventure se poursuit de manière inespérée. Le succès est joliment mis en valeur, et on oublie presque que l’activité est absolument criminelle. Il faut dire que le scénario est suffisamment bien tourné pour ne pas trop charger la responsabilité des deux héros dans les règlements de compte violents qui accompagnent leur ascension.

Le récit est toujours sur la corde raide. En effet, la femme aimante et le fils du chimiste ne savent rien de ses activités. Pour pimenter la chose, le beau-frère très proche est le responsable du bureau de la DEA, l’organisme anti-drogue à Albuquerque. Ce dernier lutte contre un trafic dont son beau-frère est l’instigateur. Voilà de quoi allumer la mèche d’une belle explosion familiale !

Les quatre premières saisons parlent de la montée en puissance du réseau. La cinquième, sans doute la plus aboutie, est celle de la chute. Cela part dans tous les sens, et les derniers épisodes sont un vrai jeu de montagnes russes. Le héros devient franchement antipathétique, même si son amour pour ses proches le classe parmi les « bons » méchants. Le dernier épisode est d’une grande intelligence émotionnelle. Avec une fin quasi parfaite…

Au final, le bilan est vraiment génial. Même si quelques épisodes se traînent un peu, il y a des accélérations inattendues qui donnent du peps incroyable à l’intrigue. Les acteurs vivent cette histoire à cent à l’heure, et le spectateur exulte à se soucier du sort d’ennemis publics au bien-être général.

Oui assurément, cette série mérite bien son classement. Si on accepte le postulat de l’élargissement temporaire de sa propre échelle des valeurs, ce qui n’est pas à la portée de tout le monde…

Jeu de culbuto dans le Jura

Divine surprise !… Ce film de Franck Dubosc n’est pas une de ces gauloiseries sans âme qui essayent péniblement de nous faire rire, et qu’on oublie aussitôt vue… Ici j’ai ri franchement, car le comique est d’un registre inattendu. L’humour macabre bien sûr, mais aussi surtout une cascade d’événements rocambolesques résultant d’un simple accident sur une route de montagne dans le Jura. La rencontre improbable d’un ours sur la route est à la source de ce jeu de dominos aux effets énormes. Le plantigrade est pourtant absent de cette région, ce qui montre le caractère exceptionnel de la chose. Mais quelle maestria dans la succession des catastrophes !…

Le spectateur est balloté, et rit aux éclats devant des personnages pris dans des événements qui les dépassent, et qui font preuve de toutes les réactions épidermiques de notre époque : l’appât du gain, la perte de valeurs, le combat du local contre l’étranger… Personne n’est épargné dans ce jeu de culbuto dans un village jurassien où le mistigri de la corruption saute de l’un à l’autre. Le film a le côté réjouissant de ces petits en lutte contre les gros pour profiter du gâteau. Toutes les barrières morales explosent devant l’opportunisme généralisé qui touche tout le monde.

C’est une course à la galette savamment assaisonnée par un Dubosc qui touche juste, et qui s’est entouré d’acteurs au sommet de leur art, en particulier une Laure Calamy épatante en maîtresse-femme aux deux pieds bien plantés dans la glaise. Poelvoorde est toujours aussi ébouriffant, tandis que Franck Dubosc est lui beaucoup plus timoré, réservé, très loin de ses stéréotypes habituels. C’est donc un grand éclat de rire, avec un petit arrière-goût acre que cette perte de valeurs n’est pas si éloignée de la réalité.

Il faut finalement mieux en rire, surtout quand le film nous entraîne dans du burlesque pur…

Joli pansement social

Le temps a passé, sans que je puisse m’atteler à rédiger ma critique, et dire pourquoi j’ai aimé ce film. Et pourtant, il m’a marqué… Il a cette saveur spéciale des films véhiculant une forte dose d’humanité. Deux frères qui ne se connaissent pas, et s’apprivoisent l’un l’autre alors que tout les sépare. Un don de soi extrême de l’un pour sauver l’autre. Le début d’une complicité qui s’instaure, autour de la musique, plus petit commun dénominateur de ces deux solitaires. Un film tout en légèreté qui fait réfléchir sur l’égalité des chances selon le milieu social. Une tentative de rapprochement au constat que tous deux jouissent des mêmes talents.

Benjamin Lavernhe est une fois de plus d’une grande profondeur, tantôt détaché, tantôt impliqué, il traverse le récit avec conviction, avec des dernières scènes poignantes. Mais c’est surtout Pierre Lottin qui impressionne par sa personnalité brute, entière, qui se laisse finalement emporter par le rêve d’un nouveau départ. L’histoire semble s’orienter vers un dénouement attendu.

Mauvais calcul !… Le réalisateur nous embarque vers une fin incroyable d’intensité où l’émotion est au rendez-vous. « En fanfare » est un film solidaire qui montre que deux mondes éloignés qui s’ignorent, reposent un peu sur les mêmes fondements et peuvent se retrouver. Un film pansement qui cautérise les plaies d’une société déchirée entre happy few et laissés-pour-compte. Cela fait rudement du bien…

Ce cinéma-là aura toujours mes faveurs.

La plus précieuse des marchandises

Une merveille !… Parler d’événements tragiques en dessins animés un peu naïfs, sans beaucoup de paroles et avec le seul poids des images…

Une idée subtile qui fait passer des messages plus sûrement que des images choc dont nous sommes sevrés sur les chaines d’infos. « La plus précieuse des Marchandises » est une petite musique qui vous envoute, et fait passer un vent d’émotions. L’histoire est belle, elle renouvelle la mémoire due à la Shoah, tout en appelant à nos âmes d’enfant et à ce qui fait notre humanité. A l’heure où les peuples s’opposent, où l’anti-sémitisme grandit, elle propage un message de paix, d’amour et de fraternité. Les dessins nous emmènent beaucoup plus loin…

Une merveille, je vous dis….

Gladiator 2, plaisant et fade…

Le premier Gladiator avait marqué les esprits avec une évocation de la Rome Antique déchirée par les jeux de pouvoirs, la corruption et l’abandon des valeurs ayant construit la prééminence de la grande cité sur son époque. La puissance de jeu de Russell Crowe, alors jeune comédien peu connu, avait contribué à un succès mérité du film, le consacrant comme péplum le plus réussi de l’histoire.

Une suite, près de 24 ans après , avait-elle un sens ? Un intérêt commercial, en tout cas, au vu du budget faramineux de ce Gladiator 2 qui vise à nous en mettre plein les yeux. Objectif atteint de ce point de vue, car les scènes de combat et de luttes dans l’arène sont d’une belle intensité.

Hélas, la surprise n’est plus au rendez-vous, le film donne une impression de « redite » par rapport à son illustre prédécesseur, sans apporter grand chose de neuf. On découvre quand même ce tandem d’empereurs, Geta et Caracalla, qui n’a fonctionné que pendant la seule année 211 ap JC. Deux êtres falots, mais d’une cruauté sans nom. La mère Lucilla joue sans passion la femme ballotée par les événements entre un mari général victorieux et un fils perdu qu’elle retrouve dans les troupes de gladiateurs appelées à se faire hacher menu. Quant au personnage de Macrinus, le négociant d’esclave, il occupe tout l’espace avec l’abattage souriant d’un Denzel Washington sans limites. Il s’est donné sans doute un vrai plaisir d’acteur, au prix d’une crédibilité du personnage sans doute un peu écornée. Pour ce qui est du jeune Lucius, esclave et combattant de l’arène, il se dépense sans compter, mais Paul Mescal n’a pas le charisme de Russell CroweLe film divertit bien, malgré tout, surtout quand on repère subrepticement des légionnaires romains noirs dans les troupes d’élite de la garde prétorienne. Le wokisme s’autorise décidément toutes les audaces.

Qu’importe !… Le spectateur est là pour se distraire; le film est une vraie réussite. Pas sûr, cependant, qu’il entre dans les annales des meilleurs films autour d’une époque romaine qui continue à nous épater. Les ambitions humaines y sont tellement fortes que cela rassure sur la moindre nocivité de notre vie contemporaine

Quand Cannes s’amuse…

Un film étrange… Il attire l’attention par sa Palme d’Or à Cannes. Il joue de l’iconoclasme avec un récit décalé, du sexe, et des paillettes. Il est à moitié en russe, une langue moins en cours depuis les événements d’Ukraine. Il est totalement dans l’outrance, comme son jeune héros. Un jeune immature qui vit au crochet de son père milliardaire. Il nous emporte dans les délires de jeunes oisifs qui dépensent sans compter, et ont une vie dorée sur tranche qu’ils brûlent par toutes les chandelles.

« Anora » est assurément un film qui ne ressemble à rien, sinon à ces vidéos pimentées qu’on trouve sur les réseaux sociaux pour attirer l’oeil blasé de l’internaute. Son récit est aussi futile, sa débauche d’images frôle la provocation, l’excès, l’overdose de mauvais goût… Pourtant le spectateur se fait happer par cette outrance et par un récit à cent à l’heure, sans temps mort, surtout quand la famille russe et ses représentants arméniens se mêlent du conte de fée à la « pretty woman ». Le délire s’installe, et avec lui, les rires des spectateurs. Cela vire à la comédie loufoque, avec des personnages qui se lâchent et deviennent incontrôlables.

Après tout, pourquoi pas ? Le Festival de Cannes devait s’ennuyer et a donné une prime au film le plus déjanté. Celui qui rappelle sous certains aspects la Palme d’or 2019, autrement dit le film coréen « Parasite ». Ici comme là, les parasites sont à l’oeuvre dans leur vie grand-guignolesque.

Y-a-t-il seulement une morale dans tout cela, ou simplement un fil conducteur ? Non, pas vraiment…. Le mauvais goût et l’absence de tous principes sont la norme, et le spectateur exulte devant ces frasques. Au final, au-delà de la bonne poilade, on sort un peu vide de cette forme de cinéma. Le cinéphile reconnaîtra quand même au réalisateur Sean Baker, un vrai talent. Il nous cuisine avec des ingrédients un peu lourds une choucroute bien garnie qui tient bien à l’estomac.

Dernière leçon du vieux Clint

Le voilà le film-testament du vieux Clint !

Le plus prolifique réalisateur américain. Un homme qui nous a fait rêver en tant qu’acteur, avant de nous emporter dans ses propres histoires souvent bien ficelées. Clint Eastwood a un vrai talent pour saisir l’air du temps, cette poussière invisible qui conditionne nos vies et nos comportements, quand ce n’est pas nos emportements.

Avec « Juré n°2 », il aborde notre envie irrépressible de justice, et en même temps notre propension à parfois nous arranger avec elle. C’est connu, la recherche du bien-être personnel est l’alpha et omega de nos contemporains, quel qu’en soit le prix. Quel qu’en soit le prix, vraiment ? nous interroge le vieil homme de 94 printemps. L’illustration de cette question est lumineuse, avec un scénario d’une simplicité confondante. Le fait divers paraît tellement peu alambiqué qu’on se demande comment un scénario peut tenir sur cette trame. Mais c’est sans compter sur les ficelles d’un réalisateur roué qui introduit des petits rebondissements, tenus mais suffisamment prégnants pour faire monter la pression.

Tout serait plus facile, si l’homme n’était pas doté d’une conscience. Bonne ou mauvaise, elle fait son travail de sape, solidement secondée par les remords d’un côté, et l’envie d’aller au bout des choses, de l’autre. L’étau se resserre donc inexorablement, comme un noeud coulant autour de la jolie tête du héros, joué subtilement par l’acteur inconnu Nicholas Hoult. Il est tellement sympathique que le spectateur prend un peu fait et cause pour lui.

Mais la justice ne se mégote pas. La procureur jouée par une Toni Collette ambitieuse et expéditive, avant de se raviser, se révèle une menace grandissante. Qui va gagner ce jeu du chat et de la souris ?

Le dernier ( vraiment ? ) film de Clint nous renvoie l’image d’une société de compromissions qui a perdu ses repères et ses idéaux. Ce n’est certes pas son meilleur film, mais il met joliment un point final à une filmographie ambitieuse qui nous a toujours dérangés dans nos petits conforts. Un grand Monsieur… Il va nous manquer. Nous avons diablement besoin de Jeremy Cricket dans nos mondes très égoïstes….

Un hommage majuscule

Sa musicalité, sa verve et ses paroles scintillantes ont illuminé son époque. Et toute la postérité derrière elle.  « Monsieur Aznavour », le film, rend un hommage vibrionnant au plus grand compositeur de chansons françaises à parité avec Brel et Brassens.

Un film si touchant qui se laissera voir et revoir plusieurs fois, tant il est enchanteur pour replonger dans la douce insouciance du Paris des années 50 et faire revivre des monstres sacrés : Edith Piaf bien sûr ( époustoufflante partition de l’actrice Marie Julie Baup qui éclipse toutes celles passées avant elle dans le rôle ), Trenet, Bécaud, Halliday… Le mimétisme est si total que le passé est brusquement réveillé sous nos yeux émerveillés, avec un Tahar Rahim qui ne joue pas Aznavour ; il est Aznavour. Gestuelle, mimiques, voix suave s’emballant parfois dans les tours, tout y est, pour notre plus grand plaisir…  

La folle exigence du « petit » Charles – petit pour ne pas le confondre avec l’Autre qui dirigeait le pays – pour monter toutes les marches de son rêve, au point de s’y perdre parfois un peu, ce travail insensé, cette volonté de rencontrer toujours son public, tout cela a créé simplement du sublime, de l’humanité brute et désespérée dans des rôles divers de docker rêveur, de vieux chanteur désabusé, de saltimbanques colorés ou d’homo triste. Le film synchronise chaque parole avec les expériences de vie de l’auteur, donnant une genèse à chaque tube. Du grand Art !…

Bravo à Grand Corps Malade, prince du récit parlé, il nous emporte vraiment très loin avec cette histoire. Le meilleur biopic, le plus émouvant, le plus incarné, le plus respectueux… j’en garde les larmes aux yeux pour pouvoir les reverser à l’écoute de Charles Aznavour, le Grand….      

Un film dont on tombe amoureux…

« L’Amour ouf » est un drôle de titre pour un film de 2 h 40 qui se veut très ambitieux et a eu l’honneur d’être sélectionné à Cannes. Un titre un peu racoleur, à destination du jeune public vers lequel il lorgne ostensiblement.

Honnêtement le film n’avait pas besoin de ce subterfuge en verlan. Il se déguste facilement comme une version « à la French » de « Il était une fois en Amerique », le chef d’oeuvre de Sergio Leone. Beaucoup de similitudes avec ce grand classique : le long passage sur l’enfance, une histoire d’amour vibrante, la guerre des gangs, la violence, une image qui imprime la rétine, une musique très prégnante… Et une plongée dans le passé, celui-là pas si lointain puisqu’il s’agit des années 90 avec tous leurs marqueurs ( téléphones, cassettes-audio, voitures, etc… ) qui feront bien rire les ados d’aujourd’hui.

Autant le dire, pour le public un peu âgé, il y a a beaucoup de jouissance à retrouver une époque, l’esprit d’une époque où tout semblait plus léger, avec notamment une pègre fréquentant les églises, des boites de nuit à paillettes, et des jeunes désoeuvrés faisant les 400 coups. L’histoire d’amour naissante est touchante avec deux jeunes acteurs très expressifs. La prison va, cependant, vite séparer les tourtereaux. Pendant douze longues années, ce qui permet ensuite de mettre en selle, que dis-je, sur orbite, François Civil et Adèle Exarchopoulos. Le charisme de ces deux-là n’est pas étranger au succès du film. Ils sont parfaits, incandescents et le spectateur n’a plus que les yeux de Chimène pour leur love-affair. François est ténébreux et Adèle a un naturel fou, comme d’ailleurs dans tous ses films. Le petit truand se laissera-t-il emporter par l’amour ou par le côté obscur de la force ?

Gilles Lelouche réussit parfaitement son coup avec un film fédérateur dont on parlera encore dans vingt ans. La qualité de l’image est, en plus, époustouflante. Bref, un film-fleuve, épopée enjouée du siècle passé. 2h40 de film où on ne voit guère le temps passer. Un succès ? Oui, mais il y a là aussi les constituants d’un éventuel triomphe.

Le Fil, du grand Auteuil

Comme les bons vins, Auteuil se bonifie avec l’âge. Il n’excelle jamais autant lorsqu’il montre sa fragilité, ses faiblesses, ses doutes. Un acteur donc impeccable pour endosser le rôle d’un avocat pénaliste qui, par humanité, se laisse tenter par la défense en avocat d’office d’un père de famille débonnaire soupçonné du meurtre de sa femme. L’intime conviction comme moteur de l’engagement. Une combativité démultipliée pour atteindre une issue désirée intensément.

L’accusé, joué avec sobriété par un Gregory Gadebois, une fois de plus excellent, est tellement touchant. L’avocat réputé mouille donc sa chemise pour défendre son bonhomme qui ne l’aide guère. Les accusés sont souvent de piètres défenseurs de leur cause. Du dur métier d’avocat d’assise.

Le film est une belle plongée dans la justice du quotidien, laborieuse et parfois ingrate. Auteuil qui est aussi à la réalisation, nous emmène dans un procès relevé autour d’une histoire toute simple. Trop simple ? Le dénouement à double détente est assez inattendu. Mais ce n’est pas le plus important. L’histoire se termine. On aura vécu les atermoiements d’un acteur au jeu très habité qui confirme la première place qui est la sienne dans notre cinéma national.

Le Roman de Jim

La paternité est-elle une affaire de gênes ou une affaire d’actes ? Telle est la question que pose ce très joli film qui offre un rôle en or à Karim Leklou. Le rôle d’Aymeric, un homme débonnaire, un gentil, un velléitaire qui se laisse emporter par les événements, sans tentative de les maîtriser. Un bon gros nounours capturé par Florence, femme fantasque qui le prend comme compagnon, alors qu’elle est très enceinte d’un autre. Il se laisse faire, subjugué par ce corps déformé qu’il apprivoise au travers de son appareil-photo. Il mitraille, comme s’il voulait retenir l’instant. L’intimité est si fugace !…

Plus que d’amour, c’est de complicité qu’il s’agit, un confort face aux aléas de la vie. Contre toute attente, c’est une situation qui dure et qui permet au nounours de devenir papa auprès du petit Jim. Un papa attentif, serviable, aimant qui travaille à faire grandir cette jeune pousse. Jusqu’au jour, où le père génétique, Christophe, refait surface, ravagé par la disparition des siens…. Florence se laisse happer par la détresse du père de son fils. Et Aymeric se voit rétrogradé à plus grand chose….

Ce qui peut choquer et déplaire dans ce film est la passivité d’Aymeric, un homme qui subit sans se révolter. Plus que la perte de sa femme, il souffre de l’éloignement de « son fils ». Mais que pèse une paternité affective face à la dictature du sang ? Heureusement Aymeric va se consoler auprès d’Olivia ( Sara Giraudeau ), une femme solaire qui lui fera oublier les coups vaches de Florence.

« Le Roman de Jim », adapté d’un livre à succès, traite avec légèreté du trio amoureux autour du sort d’un enfant. Grâce notamment à la personnalité effacée du personnage joué avec justesse par Karim Leklou. Face à lui, Laetitia Dosch est inconséquente, puis un brin machiavélique, et Bertrand Belin, joyeusement découvert dans « Tralala » joue bien l’homme à terre. Les hommes sont faibles dans ce film. Les femmes y paraissent plus solides, à l’image de Sara Giraudeau, toujours parfaite dans son rôle.

Au final, un petit film qui fait réfléchir sur le rôle fragile du père adoptif dans les couples recomposés..

Un Monte-Cristo plus noir

Un ami qui randonnait à pied au coeur de l’Ouzbékistan, a rencontré un paysan qui, interrogé sur ce que représentait la France pour lui, répondit instantanément : « le Comte de Monte Cristo ! »…

On comprend qu’avec un rayonnement planétaire, la tentation ait été grande de dépoussiérer les nombreuses versions filmées d’un des meilleurs romans d’aventure jamais édité. Grande réussite de ce point de vue, avec un Pierre Niney qui incarne très bien l’Edmond Dantes de nos lectures lointaines. Le film est tendu comme un arc autour de cette vengeance sublime d’un pauvre hère devenu extrêmement riche par un coup du destin que seul Alexandre Dumas sait nous tricoter. On passe un excellent moment de cinéma avec des acteurs parfaits dans leur partition et un scénario assez fluide, malgré les différents chapitres de l’histoire. Tout au plus, peut-on regretter quelques ellipses qui nous font passer à côté de l’origine de certains personnages. Il faut dire aussi que le roman est un pavé, un pavé qu’on déguste à petits feux sur une durée bien supérieure aux près de 3h du film.

Hélas, le réalisateur a cédé à la mode de la violence, en changeant les ingrédients de la vengeance. Dumas avait été pourtant parfait, avec des vengeances bien agencées où Dantes ne faisait qu’exploiter les défauts de ses ennemis, un peu comme ces lutteurs asiatiques qui exploitent simplement le mouvement de l’adversaire. Du cousu main de l’auteur, mais peut être moins visuel que le parti pris du film.

Le film est donc magnifique, mais il s’éloigne trop de l’esprit de Dumas. Le Dantès d’origine est un personnage très charismatique qui attire les regards et en profite pour tirer les ficelles. Niney est plus sombre, plus englué dans son désir de vengeance. Et plus violent… Un reflet de notre époque, certes, mais ce n’est pas l’homme qui a fait rêver des millions de lecteurs, jusqu’aux confins de l’Ouzbékistan.

Relisons le roman, nous ne perdrons pas notre temps….

Le tableau volé

Le cinéma a le pouvoir de nous déplacer dans des univers inconnus et de nous faire rêver à d’autres destins que ceux que nous avons choisis. « Le Tableau volé » est un film sans autres ambitions que de nous plonger dans le monde de l’Art, de ses professionnels, de ses clients, et de toute la galaxie qui l’entoure.

Reconnaissons qu’il le fait très bien, avec un scénario bien huilé et parfaitement crédible : quand une situation héritée devient une source d’émerveillement. Un tableau connu qui refait surface, après la disparition des accapareurs issus de la guerre. Une avalanche d’argent qui tombe sur un jeune garçon incrédule qui ne comprend pas ce qui lui arrive. Mais avant cette fin, il y a un savoureux préambule : le commissaire-priseur blasé joué avec brio par un Alex Lutz cinglant ( très loin de ses one-man shows comiques ) ; ses relations tendues avec une jeune assistante mystérieuse ( troublante Louise Chevillotte ) ; l’ex-femme Lea Drucker détachée et complice qui ne veut pas renoncer à l’état amoureux ; l’avocate apporteuse d’affaires qui reste fidèle à son éthique…

Bref, un petit monde qui s’agite autour d’un tableau qui peut donner un formidable coup de boost à la carrière de chacun. Mais il faudra avant cela échapper aux peaux de bananes et aux coups tordus, car le milieu n’est pas, à proprement parler, un monde d’enfants de coeur. Le film est plaisant par ce côté instructif. Mais il va plus loin grâce à la jeune actrice Chevillotte très impénétrable dans ses relations compliquées avec son père, joué par l’inattendu Alain Chamfort. Les acteurs sont tous parfaits et le spectateur en sort conforté dans l’envie de fréquenter davantage les salles de ventes. Ne serait-ce que pour s’initier aux plaisirs des beaux objets… C’est là un des atouts incontestables de ce joli film.

Dussollier génial en de Funès…

L’outrance : beaucoup de comédies reposent sur ce concept. Mais c’est un exercice périlleux qui doit être mené par un artiste chevronné. Louis de Funès était parfait dans ces personnages déjantés. Ce n’est cependant pas à la portée de tout le monde.

André Dussollier, acteur réputé sérieux, sachant être piquant et joyeux drille dans certaines circonstances, pouvait-il relever le défi ? Devenir ce militaire à la retraite, portant haut ses oeillères et ses principes, pour qui la découverte de l’ancienne infidélité de sa femme va tout bouleverser, comme une boule folle dans un jeu de quilles.

Au final, mission réussie sur toute la ligne. Notre Dédé national, souvent réservé aux rôles de falot maladroit et distingué, comme dans « les enfants du Marais » nous fait un véritable festival. Il accapare l’écran dans une franche partie de rigolade. Le personnage est odieux, mais par sa pureté et son caractère décalé dans une période aux principes plutôt chahutés, il est touchant et fait rire. L’histoire est certes exagérée, mais pas plus que dans « Oskar » avec son de Funès survolté. L’inattendu tandem Lhermitte-Azema qui l’accompagne est complice, de même que les trois enfants aux caractères très typés. Un assaisonnement favorable pour permettre à cet automate galonné, remonté jusqu’à son dernier ressort, de parcourir l’écran de droite à gauche, puis de gauche à droite jusqu’à épuisement du mécanisme. Le spectateur hoquète de plaisir, avec parfois une petite anxiété que le récit tourne court. Mais non, il y a toujours un nouveau pétard qui éclate pour nous remettre dans la partie.

Le film n’est, certes, pas de ceux qui marqueront les annales, mais je suis sûr qu’il fera partie de ceux qu’on aura plaisir à voir et à revoir, le dimanche soir à la télévision. Ne serait-ce que pour voir un grand acteur au sommet de son Art qui sort de sentiers qu’il a bien battus, et semble nous dire avec son air rigolard « elle est bien bonne, celle-là…. » Merci Dédé, tu es le plus grand.

« Hors Saison », sortie de piste d’une dépression…

Le film est du réalisateur Stéphane Brizé, mais c’est un film que Guillaume Canet aurait pu faire, tellement il lui ressemble. L’exploration des troubles et des tensions liés à chaque âge est du « pur Canet » dans le texte et les motivations. Cette fois-ci, ce n’est pas une bande de potes trentenaires comme dans « les Petits Mouchoirs », mais les questionnements métaphysiques de la cinquantaine, quand l’âge se fait sentir et qu’il provoque chez les perfectionnistes comme l’est notre fringant acteur, des sentiments dépressifs.

Voilà donc un film au public ciblé qui ne passera pas le filtre des plus jeunes. Et pourtant quelle justesse de ton !… Le film est lent, laborieux, plein de moments de silence; la Bretagne y est austère, peu engageante. Matthieu, notre dépressif a choisi l’endroit le moins naturel pour se ressourcer. D’ailleurs, son séjour de Thalasso est marqué par l’ennui et un détachement à toute épreuve… Les images s’étirent dans un grand bâillement du spectateur. Jusqu’à l’arrivée du personnage d’Alice ( Alba Rohrwacher merveilleuse de justesse ), une ancienne maitresse abandonnée qui apparaît comme un rayon de soleil dans un ciel d’orage. Tout s’articule ensuite autour de cette femme, pudique, peu sûre d’elle, qui brave les souvenirs douloureux du passé pour retisser du lien. Face à elle, il reste mutique, peu ouvert, mais se laisse finalement séduire par la générosité de cette femme qui fait du bien dans un hospice de vieux. Elle l’invite dans la célébration d’un mariage entre deux résidents de la maison, autour d’une soirée où les yeux du dépressif retrouvent l’étincelle de la vie. La soirée est d’une grande puissance émotionnelle, comme le témoignage d’une vieille femme, passée à côté de sa vie, et bien décidée à rattraper le temps perdu.

Comme l’espérait le spectateur, les deux amants finissent par se retrouver pour une étreinte qu’on imagine furtive. Ainsi, c’est dans un pays hostile, entouré de vieux proches de la fin, que Matthieu va retrouver une certaine envie de vivre. Alice n’en sortira pas indemne, car le mal-être peut sauter d’un individu à l’autre. Foutue déprime des bilans quinquagénaires !… Finalement, seul l’amour est un ciment qui tient pour traverser ces moments difficiles.

Un beau film, léger, et sans doute pas tous publics. Qu’importe, l’esprit est là, et il parlera à beaucoup…