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« Des vivants », piqûre de rappel efficace

13 Novembre 2015… Des tirs d’armes automatiques percent la nuit, des victimes tombent, la ville entière frisonne sous les sirènes des secours et des polices, la peur et la sidération nous paralysent. Une date qui restera dans nos mémoires comme un souvenir cuisant. Un choc brutal ! Comme avant cela, le 11 Septembre 2001 et un peu plus tard, sans comparaison aucune en termes de victimes, le 15 avril 2019 ( incendie de Notre Dame ).

Au dixième anniversaire de cette date funeste, c’était une bonne idée de faire une mini-série racontant l’histoire de survivants du Bataclan. Le réalisateur Jean-Xavier de Lestrade s’y est attelé, avec beaucoup d’humilité et le résultat est tout simplement exceptionnel. Point de voyeurisme dans ce film, ni de sensationnalisme, même s’il répond aux questions qui étaient les nôtres instantanément devant nos écrans de télévision en ce soir de Novembre.

Le parti-pris, merveilleux de pudeur et de sensibilité, est de raconter l’histoire de 5 hommes et 2 femmes pris en otage par les terroristes pendant plus de deux heures, avant d’être sauvés par la BRI dans une action commando exemplaire qui restera dans les manuels.

La série vise à raconter les faits, mais plus encore, les années qui ont suivi faites de traumatismes, de cauchemars, de chocs psychologiques, d’analyses, de soutiens et de réinsertions. De l’humain, juste de l’humain, rien que de l’humain…. Ce qui fait de ce film un chef d’oeuvre d’émotion est l’interprétation exceptionnelle des acteurs, tous en état de grâce. Ils sont tellement bons qu’on croirait vraiment avoir affaire aux protagonistes du drame. Ils ont formé un groupe de potes-otages ( « les potages » ) qui se rassemblent souvent comme pour trouver une catharsis à la douleur. Seuls ceux ayant vécu les événements sont en mesure de comprendre la détresse des autres. Et ce groupe devient très soudé pour affronter la suite.

Cette série mérite absolument d’être vue pour le jeu des acteurs. Ils sont tous absolument bluffants dans les rôles de ces otages, mais aussi dans ceux des conjoints qui résistent vaillamment aux vents mauvais pour soutenir leur proche. Souvent les larmes montent aux yeux du spectateur. C’est dur, brutal et lancinant. Je ne peux pas ne pas les nommer, tant ils méritent les félicitations les plus vives, tous individuellement et collectivement : Benjamin Lavernhe, Alix Poisson, Antoine Reinartz, Felix Moati, Anne Steffens, Thomas Goldberg, Cedric Eeckhout. Quelle maestria ! Ils honorent les vrais survivants de la plus belle des façons. Quant au spectateur, il communie avec les victimes au coeur du Bataclan même, et dans la chair souffrante des survivants pendant les années qui ont suivi.

Bravo à tous. C’est sans doute la plus belle série du moment….

Vie Privée, suspense un peu facile

Un film un peu déroutant…

Une Jodie Foster très solide en psychanaliste ayant ses propres failles ; une histoire de suicide présentant des apparences douteuses ; un mari ( Mathieu Almaric ) aux yeux révulsés de colère et au comportement excessif; une incursion dans l’hypnose qui dévoile des images du passé ; un inconscient à fleur de peau ; une série d’incidents qui déstabilise la rationalité de l’enquêtrice.

Tous les ingrédients sont là pour une montée en puissance presque hitchkokienne. Et pourtant, cela ne marche pas totalement. Les ficelles sont un peu grosses. Une image crépusculaire, de la pluie continuelle et surtout une musique envahissante, parfois agressive, qui meuble le moindre temps mort, tout semble fait pour mettre le spectateur sous tension. Mais l’histoire n’est pas assez charpentée pour justifier cet étalage de suspense, et cela fait un peu flop…

Heureusement notre Jodie tient bien la route, et quand un sourire apparaît sur son visage tourmenté, le récit s’offre un intermède précieux. Surtout, la complicité avec Daniel Auteuil est réjouissante. De même que le silence effaré du fils Vincent Lacoste face à une mère hallucinée, en roue libre… On se laisse porter donc, malgré tout.

Au final, notre réalisatrice s’aventure sur un terrain ardu, celui de l’irruption de l’inconscient dans le quotidien d’une femme de santé, en espérant qu’une actrice de premier plan et des vieux trucs de réalisation réussiront à façonner une histoire. C’est moitié réussi, mais du fait de la qualité de l’interprétation, cela vaut bien mieux que la moyenne….

T’as pas changé : doux amer et drôle…

Vu en arrière-première, soit 20 jours après la sortie, et je suis content de ne pas être passé à côté.

Ce film est chaleureux, à l’image de son réalisateur Jerome Commandeur. Il explore le passé, dans ce qui est de plus consensuel et plus fédérateur, les amitiés scolaires. La mémoire enjolivée de cette période de la vie, alors que les années se sont depuis accumulées et que l’heure des bilans approche, est-elle à la hauteur de la réalité ?

Pas vraiment, nous répond Commandeur. Car la jeunesse est un état bulldozer souvent très égocentrique… Et on fait des dégâts, parfois beaucoup de dégâts sans en être conscient. Alors quand on souhaite se pencher sur ses jeunes années avec la nostalgie en bandoulière, la boite de pandore s’ouvre parfois dans un grand bruit d’explosions et d’amertume…

C’est en cela que Commandeur touche juste. Ses retrouvailles sont tout sauf tranquilles. Rimbaud l’avait bien écrit, « on n’est pas sérieux quand on a 17 ans ». Et même carrément bête… « T’as pas changé » plonge tête baissée dans ces années insouciantes. Avec le recul qu’offre la connaissance de la suite pour chaque protagoniste. C’est bien fait, avec la délicatesse d’un humoriste au grand coeur. Il ne se donne pas le beau rôle, avec la modestie qui le caractérise, mais réussit à rassembler autour de lui une brochette d’acteurs convaincants. Celle qui domine le sujet de la tête et des épaules est Vanessa Paradis, superbe dans un contre-emploi étonnant. Il faut la voir soule et amère, jurant comme un charretier. Une merveille !…

Ce film est un régal, car il mobilise toutes les générations. Les tours de cochon, les crasses, les amourettes, les tubes du moment, tout cela nous parle. Cela stimule nos neurones sur les destins différents qui auraient pu naître, si nous avions été moins cons. Cela rend aussi sympathiques tous ces anciens qui ont mal vieilli et qui se demandent à quel moment cela a complètement foiré.

C’est la vie, dans son expression la plus simple, la comparaison du présent avec les rêves d’avenir du passé. Le film raconte ce parcours transgénérationnel avec humour, sincérité, et tendresse. Alors, bien sûr, ce n’est pas un grand film ; c’est léger ; cela laissera beaucoup de monde au bord du chemin. Mais, pour ceux qui aspirent à remplir les cases d’une vieille photo de classe, c’est totalement réjouissant….

L’apaisement procuré par « l’empathie »

Voilà une série qui justifie à elle seule d’avoir un abonnement Canal +. Une vraie merveille ! Très loin des grosses cavaleries américaines, une série intimiste franco-canadienne d’une justesse de ton incroyable. Cela se passe au Quebec, dans un français imagé qui mérite amplement les sous-titres suggérés, tant les accents et les formules canadiennes sont prononcés.

Une action dans un institut psychiatrique où une médecin psychiatre cabossée par la vie tente de venir en aide à des malades. Elle est aidée par un assistant black d’une placidité absolue, Mortimer. Ils ne sont pas trop de deux pour faire face à des situations urgentes. Ces deux-là se débattent comme ils peuvent. Ils malaxent la pate à modeler de l’humain avec dévouement et dans le calme. Ils cherchent à colmater les failles de tristes destins. Avec une abnégation qui force le respect… D’autant qu’eux-mêmes ne sont pas exempts de déchirures intimes, comme on le découvre au fil des épisodes. Les retours en arrière sont lumineux pour comprendre les moteurs des uns et des autres. Et les coups du sort sont stupéfiants, donnant à ce microcosme d’humanité écorchée vive une résilience exemplaire. Et puis, il y a le choc des images, teinté parfois d’un sur-réalisme bien trouvé de danseurs en tutus pour marquer les troubles du cerveau.

La série constituée d’une seule saison de 10 épisodes ( on ne peut espérer qu’une suite ) est un vrai bonheur. On se surprend à repenser à ces personnages hors-norme et à l’émotion pouvant naître subrepticement « chez les fous », aux côtés de cette médecin de l’âme, Suzanne Bienaimé jouée avec subtilité par une actrice canadienne inconnue. Tous les seconds rôles sont étincelants d’authenticité. C’est de l’humain brutal, mais tellement plus vibrant que la violence qu’on nous ressert à longueur de séries US. Vraiment une série épatante, je la recommande chaudement….

13 Jours, 13 Nuits… d’angoisse !

Ce film tient l’affiche depuis plusieurs semaines, il est à voir impérativement avant de disparaître des écrans.

Un film puissant qui vous prend à la gorge dès les premières images. Cette situation de repli désordonné de grandes puissances après l’échec de leurs interventions extérieures rappelle bien sûr l’abandon du Vietnam par les Etats Unis en 1975. C’est la fin d’un monde, un château de cartes qui s’écroule, les certitudes morales du modèle occidental qui s’effondrent… Le sauve-qui-peut généralisé peut s’effectuer de manière brutale et égoïste ou avec quelques derniers soubresauts d’humanité face à tous les laissés-pour-compte, ces autochtones qui ont servi la cause occidentale dont la vie est menacée par la vengeance des vainqueurs.

Mohamed Bida, algérien, dont le père a choisi le camp de la France en 1962, et qui a eu la chance d’être rapatrié, a une occasion unique de rendre la monnaie de sa dette familiale. Il est le chef de la sécurité de l’Ambassade de France à Kaboul, appelé en août 2021 à rapatrier des milliers d’Afghans et d’Européens qui ont trouvé refuge dans la dernière ambassade ouverte dans le pays. Le film raconte sa délicate mission face à des Talibans expéditifs qui n’ont pas envie de faire de quartiers.

La tension est présente dans chaque scène. Face à cette pression, Mohamed ( excellent Roschdy Zem ) garde son calme et reste fidèle à ses valeurs. Il va réussir la mission qu’il s’est lui-même assigné et sauver quelque 2.800 personnes au prix d’une retraite chaotique émaillée de nombreux incidents et d’attentat. Rien que pour ce fait d’arme personnel, le film méritait d’être tourné. Rendre hommage à un grand monsieur qui a honoré son drapeau et n’a été promu que « chevalier » de la légion d’honneur pour avoir pris tous les risques.

Ce qui fait aussi le succès du film, ce sont les moyens matériels mis au service de l’histoire : un Kaboul à la dérive avec son aéroport pris d’assaut est parfaitement restitué sur les terres du Maroc. Dimitri Rassam, le producteur, aidé par Disney Plus, a mis le paquet pour mettre en valeur cet épisode où la France a tenu la place qui est la sienne dans le concert des Nations. Une France qu’on aime, qui n’abandonne pas ceux qui lui ont été fidèles et ceux qui sont menacés dans leur existence. Oui « thirteen » peut subrepticement devenir « thirty », voire « forty », les Français prononçant si mal l’anglais….

Rapaces, bon shoot d’angoisse

C’est toujours attractif de voir des faits de société sous un angle nouveau. « Rapaces » innove en mettant en avant la presse de caniveau, du style « Détective » qui se repaît des faits divers avec un sensationnalisme poussé jusqu’à l’écoeurement. Des journalistes mal-aimés donc qui disent pratiquer « un journalisme d’investigation », tout en subissant le diktat nauséeux de leur comité de rédaction.

Samuel ( très bon Sami Bouajila ) a une haute idée de son métier, et quand il enquête, c’est en complément de la Police. Il veut faire avancer la vérité… Dans un crime abject qui semble être le fait de plusieurs personnes, il a l’imprudence d’associer sa fille Ava ( parfaite Mallory Wannecque ) en stage au sein de son journal. L’enquête avance donc dans la direction d’un crime passé qui présente des similitudes avec le dernier meurtre.

« Rapaces » est assurément un film d’atmosphère. Il distille lentement une tension croissante à partir d’images de campagne, porteuses d’une sourde menace, tel qu’on peut le ressentir dans des régions américaines reculées. Sauf que l’action se passe là dans un village du Nord de chez nous, avec un indicateur d’anxiété croissante représentée par les aiguilles d’une radio CB, de plus en plus dans le rouge au fur et à mesure que l’ennemi est proche. La tension explose tout d’un coup pour atteindre un paroxysme total dans un lieu public. N’en disons pas plus…

Le suspens est très fort, et cela faisait longtemps que je n’avais pas connu dans un film français une telle anxiété. C’est une vraie réussite de vibrer à ce point autour d’images, comme autrefois avec « le salaire de la peur ». Hélas, l’intrigue retombe vite, trop vite… On aurait aimé un dénouement se prolongeant un peu pour continuer à suer sur son fauteuil. En tout cas, « Rapaces » renouvèle bien un genre qu’on ne voit plus guère sur nos écrans. Rien que pour cela, il mérite le détour…

Titre abscons con, contenu bien tenu

« J’étais rivé vers l’avant, et j’ai eu besoin de regarder en arrière » dit un jeune personnage du film. C’est l’idée de base de ce film chaleureux sans doute le meilleur film de Cédric Klapisch. Un film touchant qui vous prend aux tripes, au rappel que la France est un arbre aux racines profondes, et que ces racines ont contribué à développer les branches vigoureuses et les feuillages verdoyants dont nous profitons aujourd’hui. Encore faut-il en être conscients, alors que nous nous sommes scotchés à des écrans qui symbolisent l’avenir à nos yeux !…

Un héritage inattendu peut être l’occasion de regarder en arrière, et de faire face au passé. Un passé riche, avec des écrivains et des peintres célèbres qui ont marqué leur époque. Mais aussi des inconnus qui croquent dans l’avenir – leur avenir, notre passé – avec joie et désinvolture. Klapisch juxtapose notre époque un peu speed et superficielle avec la fin du XIXème siècle, lente, arriérée, mais aux passions aussi intenses. La digitalisation des images permet des images stupéfiantes d’un Paris qui n’était alors encore qu’un village.

Pour justifier cette quête d’esthétisme, quoi de mieux qu’une recherche généalogique pour identifier une ancêtre méconnue de ses propres descendants ! Rassembler quatre représentants de branche familiale, aussi dissonants que possible, et le tour est joué. La famille au sens large est un élément très fédérateur de nos contemporains, les liens du sang rapprochent au-delà des postures des uns et des autres. Quand, en plus, cet investissement dans le passé nous fait redécouvrir la trace de nos gloires nationales, le film est sûr de nous toucher au coeur. Il y a là un peu de facilité dans le scénario, mais c’est fait avec tant de finesse et de plaisir que le spectateur se laisse porter, avec un sourire béat.

D’autant que les acteurs sont tous formidables, Suzanne Lindon, en premier lieu qui, avec son timide sourire, rentre parfaitement dans les habits d’une femme du temps passé. Tous les autres sont parfaits, on note des seconds rôles étincelants, notamment Sara Giraudeau, Olivier Gourmet, François Berléand, Philippine Leroy-Beaulieu, on ne peut tous les citer.

Ce film est donc une plongée régénérante dans un siècle passé, sans nostalgie aucune, mais avec l’idée innovante que le passé peut nous aider à mieux vivre notre présent. Un film subtil qui a la griffe de ce que notre pays apporte parfois au cinéma mondial : du plaisir, de la distinction, de l’émotion et de la non-violence….

La cuisine en vedette

La grande cuisine est devenue un fait de société, pour ne pas dire une marotte de nos contemporains biberonnés aux Top-Chefs et autres séries télévisuelles. C’est aussi l’expression d’une spécificité bien française, l’art de mettre la nourriture en farandole gustative, et d’encenser les artisans étoilés qui s’appliquent avec volupté à cet art fugace appelé à émerveiller les sens, avant de disparaître à jamais dans des assiettes avidement saucées.

Les cinéastes ont pris la mesure du phénomène et sortent de plus en plus de films gastronomiques. Quand c’est un cinéaste international au tropisme asiatique, Regis Wargnier qui s’attèle à l’ouvrage, l’exotisme a des chances d’être au rendez-vous. Bingo ! Un grand chef disparaît le jour de l’attribution de sa troisième étoile. Une histoire pour le moins mystérieuse… Avec un long détour en Asie des protagonistes en quête de ce chef disparu.

Plus que le scénario assez convenu, ce qui frappe dans le film est la célébration permanente de la France éternelle : dans les premières images somptueuses tournées dans le Moulin de Rosmadec à Pont-Aven; dans la forêt primaire de Brocéliande pour des scènes de chasse ; dans les cuisines animées d’un grand restaurant attendant le verdict du Michelin ; dans les gestes précis des commis ; dans le même cérémonial teinté de mots français au sein d’un grand restaurant taïwannais ; dans la primauté du français dans beaucoup de scènes en Asie… Par ce film, Wargnier rend grâce superbement à notre art de vivre. Il n’en célèbre pas moins aussi la beauté de Taïwan, ce qui produira, à coup sûr, des envies de voyages.

Pour revenir à l’intrigue, la quête du chef disparu se prolonge. Il semble avoir, ici et là, laissé des traces par des plats qui ont sa griffe. Est-il toujours vivant ? Exerce-t-il toujours derrière ses fourneaux ? Même si le mystère se dénoue rapidement, il rebondit à loisir pour virer à ce qui s’apparente à un mythe. La quintessence de l’esprit français, un chef exceptionnel qui a marqué à jamais son art et qui hante les lieux partout où les papilles sont à la fête. Bel hommage, avec des acteurs magnifiques, en particulier la jeune Julia de Nunez qui est une fille stellaire pour son papa Clovis Cornillac. Du bon cinéma, basique et plaisant…

Go !… Même sans connaître…

Le Joueur de Go est un film à recommander aux amoureux du Japon ( ils sont nombreux ). C’est une superbe carte postale du Japon de l’ère Edo (avant 1868, mais il est difficile de déterminer une date plus précise ). Un samouraï banni vit chichement avec sa fille et s’adonne au jeu de Go qu’il maîtrise parfaitement.

Calme, serein, totalement dans le self-control, avare de mots, une présence totalement magnétique, l’homme attire les regards. Il a un détachement à la Clint Eastwood des westerns spaghettis. Il se promène nonchalamment avec son sabre à la ceinture, et tire une gloire de son honnêteté sans faille. Il s’abstient même de gagner, quand il mesure les effets négatifs que pourrait entraîner sa victoire.

Mais, en même temps, deux événements viennent troubler sa quiétude. Il est soupçonné d’un vol auprès d’un riche marchand chez qui il jouait. Et il apprend que l’homme qui l’a fait bannir de son ancien fief, a violenté feu sa femme et mère de sa fille. Il part donc en « croisade » pour rétablir son honneur sur les deux tableaux. Pour gagner du temps, il donne sa fille en gage au bordel du coin, avec le risque qu’elle devienne pensionnaire de l’établissement, s’il ne revient pas à temps. Une course contre le déshonneur est donc en jeu…

Objectivement, l’histoire laisse le spectateur un peu hermétique. L’intrigue n’est pas le coeur du film. Le coeur est plutôt dans les nombreuses parties de Go qui émaillent le récit, dont le spectateur étranger ne comprend mie, faute de connaître les règles. Alors, on s’attache aux décors épatants, aux seconds plans d’arbres en fleurs, aux expressions puissantes des visages et à l’agitation de ce monde de petites gens qui observent les prestigieux adversaires… Des courses en Geta de bois s’enchaînent dans un déhanchement de pingouins de la banquise, les regards se croisent et se jaugent avec détermination, les jetons sont posés sur l’échiquier comme des coups portés à titre fatal… Le Japonais aux sonorités claquantes ajoute au folklore.

C’est un spectacle tellement extraordinaire qu’il laisse sans voix. Malgré les sous-titres, le spectateur en est réduit à suivre le mouvement sans tout comprendre, pris dans un tourbillon incessant. Cela ne ressemble à rien de ce que nous connaissons et c’est bien cela qui fait toute la saveur du film.

Au final, cette histoire de samouraïs rend ce Japon exotique très désirable. Il donne envie de repartir au pays du Soleil Levant, tellement unique, qu’il ne ressemble à aucun autre. Du cinéma qui fait voyager…..

Le désespoir du vide

Ce n’est pas une fiction, et c’est cela qui rend le film si beau, si poignant, comme un cri de douleur qui se répand en échos, d’images en images, de scènes en scènes. Ce duo de pieds nickelés qui pédale jusqu’à Istambul pour revivifier le souvenir d’un disparu est d’une incroyable justesse.

Comment en peut-il être autrement ? Mathias Mlekuz et son pote Philippe Rebbot ne jouent pas, ils ne font que partager leur intimité pour nous associer à leur peine, celle d’avoir perdu un fils et ami, à la suite d’un suicide. Ils le font sans pudeur, avec une sincérité hors norme et surtout une belle fantaisie. C’est drôle, enlevé, touchant. Et surtout d’une grande intelligence émotionnelle, avec des échanges de haut-vol sur la vie, la vieillesse, la mort.

Le spectateur aimerait être du voyage, tant ces deux-là sont hors du temps, perdus dans des pays étrangers, en quête des traces du disparu qui a fait le voyage avant eux. Leur dignité de clowns tristes qui pédalent, pour l’un, en costume-cravate a quelque chose de désespéré. De profondément humain… Ce film ou documentaire – qu’importe la classification – est sans doute un des plus beaux messages d’amour d’un père à son fils. Il triture avec légèreté le désespoir du vide après une disparition. Magnifique !!!

Breaking Bad

C’est la série élue « seconde meilleure série » de l’histoire… Un ami proche m’a confié que c’était même pour lui la meilleure. Je tournais autour de la chose, un peu perplexe : comment adhérer à l’histoire d’un trafiquant de drogue ? Peut-on prendre le parti du « bad », autrement dit du méchant autour de ce qui est un fléau de la société américaine, la drogue et les amphétamines ? Un « héros » qui ne deale pas, mais qui est d’abord un chimiste producteur d’une drogue synthétique redoutable… Le plus simple, après tout, c’est d’essayer un épisode sur Netflix.

Je me souviens bien de cet essai. C’était des images complètement décalées. Glauques au possible. J’imagine que beaucoup ont dû s’arrêter aux premiers épisodes. D’autres ont soupesé la réputation de cette série déjà ancienne qui est apparue au tournant des années 2010 et ont persévéré au-delà des trois premiers épisodes. Bonne pioche !…

Quel scénario !… L’histoire de ce père de famille souffrant d’un cancer qui « cuisine » de la drogue et instaure son trafic avec un jeune junkie au milieu des très dangereux cartels mexicains, est d’une grande puissance narrative. La série joue la carte du sympathique amateur dont la mort annoncée du fait de sa maladie fait sauter les dernières barrières morales. L’acteur Bryan Cranston est parfait dans ce rôle. Ingénu au départ, il se durcit au fil des épisodes pour finir sur un registre manipulateur et inquiétant.

Au delà de circonstances incroyables, mais crédibles, l’aventure se poursuit de manière inespérée. Le succès est joliment mis en valeur, et on oublie presque que l’activité est absolument criminelle. Il faut dire que le scénario est suffisamment bien tourné pour ne pas trop charger la responsabilité des deux héros dans les règlements de compte violents qui accompagnent leur ascension.

Le récit est toujours sur la corde raide. En effet, la femme aimante et le fils du chimiste ne savent rien de ses activités. Pour pimenter la chose, le beau-frère très proche est le responsable du bureau de la DEA, l’organisme anti-drogue à Albuquerque. Ce dernier lutte contre un trafic dont son beau-frère est l’instigateur. Voilà de quoi allumer la mèche d’une belle explosion familiale !

Les quatre premières saisons parlent de la montée en puissance du réseau. La cinquième, sans doute la plus aboutie, est celle de la chute. Cela part dans tous les sens, et les derniers épisodes sont un vrai jeu de montagnes russes. Le héros devient franchement antipathétique, même si son amour pour ses proches le classe parmi les « bons » méchants. Le dernier épisode est d’une grande intelligence émotionnelle. Avec une fin quasi parfaite…

Au final, le bilan est vraiment génial. Même si quelques épisodes se traînent un peu, il y a des accélérations inattendues qui donnent du peps incroyable à l’intrigue. Les acteurs vivent cette histoire à cent à l’heure, et le spectateur exulte à se soucier du sort d’ennemis publics au bien-être général.

Oui assurément, cette série mérite bien son classement. Si on accepte le postulat de l’élargissement temporaire de sa propre échelle des valeurs, ce qui n’est pas à la portée de tout le monde…

Jeu de culbuto dans le Jura

Divine surprise !… Ce film de Franck Dubosc n’est pas une de ces gauloiseries sans âme qui essayent péniblement de nous faire rire, et qu’on oublie aussitôt vue… Ici j’ai ri franchement, car le comique est d’un registre inattendu. L’humour macabre bien sûr, mais aussi surtout une cascade d’événements rocambolesques résultant d’un simple accident sur une route de montagne dans le Jura. La rencontre improbable d’un ours sur la route est à la source de ce jeu de dominos aux effets énormes. Le plantigrade est pourtant absent de cette région, ce qui montre le caractère exceptionnel de la chose. Mais quelle maestria dans la succession des catastrophes !…

Le spectateur est balloté, et rit aux éclats devant des personnages pris dans des événements qui les dépassent, et qui font preuve de toutes les réactions épidermiques de notre époque : l’appât du gain, la perte de valeurs, le combat du local contre l’étranger… Personne n’est épargné dans ce jeu de culbuto dans un village jurassien où le mistigri de la corruption saute de l’un à l’autre. Le film a le côté réjouissant de ces petits en lutte contre les gros pour profiter du gâteau. Toutes les barrières morales explosent devant l’opportunisme généralisé qui touche tout le monde.

C’est une course à la galette savamment assaisonnée par un Dubosc qui touche juste, et qui s’est entouré d’acteurs au sommet de leur art, en particulier une Laure Calamy épatante en maîtresse-femme aux deux pieds bien plantés dans la glaise. Poelvoorde est toujours aussi ébouriffant, tandis que Franck Dubosc est lui beaucoup plus timoré, réservé, très loin de ses stéréotypes habituels. C’est donc un grand éclat de rire, avec un petit arrière-goût acre que cette perte de valeurs n’est pas si éloignée de la réalité.

Il faut finalement mieux en rire, surtout quand le film nous entraîne dans du burlesque pur…

Joli pansement social

Le temps a passé, sans que je puisse m’atteler à rédiger ma critique, et dire pourquoi j’ai aimé ce film. Et pourtant, il m’a marqué… Il a cette saveur spéciale des films véhiculant une forte dose d’humanité. Deux frères qui ne se connaissent pas, et s’apprivoisent l’un l’autre alors que tout les sépare. Un don de soi extrême de l’un pour sauver l’autre. Le début d’une complicité qui s’instaure, autour de la musique, plus petit commun dénominateur de ces deux solitaires. Un film tout en légèreté qui fait réfléchir sur l’égalité des chances selon le milieu social. Une tentative de rapprochement au constat que tous deux jouissent des mêmes talents.

Benjamin Lavernhe est une fois de plus d’une grande profondeur, tantôt détaché, tantôt impliqué, il traverse le récit avec conviction, avec des dernières scènes poignantes. Mais c’est surtout Pierre Lottin qui impressionne par sa personnalité brute, entière, qui se laisse finalement emporter par le rêve d’un nouveau départ. L’histoire semble s’orienter vers un dénouement attendu.

Mauvais calcul !… Le réalisateur nous embarque vers une fin incroyable d’intensité où l’émotion est au rendez-vous. « En fanfare » est un film solidaire qui montre que deux mondes éloignés qui s’ignorent, reposent un peu sur les mêmes fondements et peuvent se retrouver. Un film pansement qui cautérise les plaies d’une société déchirée entre happy few et laissés-pour-compte. Cela fait rudement du bien…

Ce cinéma-là aura toujours mes faveurs.

La plus précieuse des marchandises

Une merveille !… Parler d’événements tragiques en dessins animés un peu naïfs, sans beaucoup de paroles et avec le seul poids des images…

Une idée subtile qui fait passer des messages plus sûrement que des images choc dont nous sommes sevrés sur les chaines d’infos. « La plus précieuse des Marchandises » est une petite musique qui vous envoute, et fait passer un vent d’émotions. L’histoire est belle, elle renouvelle la mémoire due à la Shoah, tout en appelant à nos âmes d’enfant et à ce qui fait notre humanité. A l’heure où les peuples s’opposent, où l’anti-sémitisme grandit, elle propage un message de paix, d’amour et de fraternité. Les dessins nous emmènent beaucoup plus loin…

Une merveille, je vous dis….

Gladiator 2, plaisant et fade…

Le premier Gladiator avait marqué les esprits avec une évocation de la Rome Antique déchirée par les jeux de pouvoirs, la corruption et l’abandon des valeurs ayant construit la prééminence de la grande cité sur son époque. La puissance de jeu de Russell Crowe, alors jeune comédien peu connu, avait contribué à un succès mérité du film, le consacrant comme péplum le plus réussi de l’histoire.

Une suite, près de 24 ans après , avait-elle un sens ? Un intérêt commercial, en tout cas, au vu du budget faramineux de ce Gladiator 2 qui vise à nous en mettre plein les yeux. Objectif atteint de ce point de vue, car les scènes de combat et de luttes dans l’arène sont d’une belle intensité.

Hélas, la surprise n’est plus au rendez-vous, le film donne une impression de « redite » par rapport à son illustre prédécesseur, sans apporter grand chose de neuf. On découvre quand même ce tandem d’empereurs, Geta et Caracalla, qui n’a fonctionné que pendant la seule année 211 ap JC. Deux êtres falots, mais d’une cruauté sans nom. La mère Lucilla joue sans passion la femme ballotée par les événements entre un mari général victorieux et un fils perdu qu’elle retrouve dans les troupes de gladiateurs appelées à se faire hacher menu. Quant au personnage de Macrinus, le négociant d’esclave, il occupe tout l’espace avec l’abattage souriant d’un Denzel Washington sans limites. Il s’est donné sans doute un vrai plaisir d’acteur, au prix d’une crédibilité du personnage sans doute un peu écornée. Pour ce qui est du jeune Lucius, esclave et combattant de l’arène, il se dépense sans compter, mais Paul Mescal n’a pas le charisme de Russell CroweLe film divertit bien, malgré tout, surtout quand on repère subrepticement des légionnaires romains noirs dans les troupes d’élite de la garde prétorienne. Le wokisme s’autorise décidément toutes les audaces.

Qu’importe !… Le spectateur est là pour se distraire; le film est une vraie réussite. Pas sûr, cependant, qu’il entre dans les annales des meilleurs films autour d’une époque romaine qui continue à nous épater. Les ambitions humaines y sont tellement fortes que cela rassure sur la moindre nocivité de notre vie contemporaine

Quand Cannes s’amuse…

Un film étrange… Il attire l’attention par sa Palme d’Or à Cannes. Il joue de l’iconoclasme avec un récit décalé, du sexe, et des paillettes. Il est à moitié en russe, une langue moins en cours depuis les événements d’Ukraine. Il est totalement dans l’outrance, comme son jeune héros. Un jeune immature qui vit au crochet de son père milliardaire. Il nous emporte dans les délires de jeunes oisifs qui dépensent sans compter, et ont une vie dorée sur tranche qu’ils brûlent par toutes les chandelles.

« Anora » est assurément un film qui ne ressemble à rien, sinon à ces vidéos pimentées qu’on trouve sur les réseaux sociaux pour attirer l’oeil blasé de l’internaute. Son récit est aussi futile, sa débauche d’images frôle la provocation, l’excès, l’overdose de mauvais goût… Pourtant le spectateur se fait happer par cette outrance et par un récit à cent à l’heure, sans temps mort, surtout quand la famille russe et ses représentants arméniens se mêlent du conte de fée à la « pretty woman ». Le délire s’installe, et avec lui, les rires des spectateurs. Cela vire à la comédie loufoque, avec des personnages qui se lâchent et deviennent incontrôlables.

Après tout, pourquoi pas ? Le Festival de Cannes devait s’ennuyer et a donné une prime au film le plus déjanté. Celui qui rappelle sous certains aspects la Palme d’or 2019, autrement dit le film coréen « Parasite ». Ici comme là, les parasites sont à l’oeuvre dans leur vie grand-guignolesque.

Y-a-t-il seulement une morale dans tout cela, ou simplement un fil conducteur ? Non, pas vraiment…. Le mauvais goût et l’absence de tous principes sont la norme, et le spectateur exulte devant ces frasques. Au final, au-delà de la bonne poilade, on sort un peu vide de cette forme de cinéma. Le cinéphile reconnaîtra quand même au réalisateur Sean Baker, un vrai talent. Il nous cuisine avec des ingrédients un peu lourds une choucroute bien garnie qui tient bien à l’estomac.

Dernière leçon du vieux Clint

Le voilà le film-testament du vieux Clint !

Le plus prolifique réalisateur américain. Un homme qui nous a fait rêver en tant qu’acteur, avant de nous emporter dans ses propres histoires souvent bien ficelées. Clint Eastwood a un vrai talent pour saisir l’air du temps, cette poussière invisible qui conditionne nos vies et nos comportements, quand ce n’est pas nos emportements.

Avec « Juré n°2 », il aborde notre envie irrépressible de justice, et en même temps notre propension à parfois nous arranger avec elle. C’est connu, la recherche du bien-être personnel est l’alpha et omega de nos contemporains, quel qu’en soit le prix. Quel qu’en soit le prix, vraiment ? nous interroge le vieil homme de 94 printemps. L’illustration de cette question est lumineuse, avec un scénario d’une simplicité confondante. Le fait divers paraît tellement peu alambiqué qu’on se demande comment un scénario peut tenir sur cette trame. Mais c’est sans compter sur les ficelles d’un réalisateur roué qui introduit des petits rebondissements, tenus mais suffisamment prégnants pour faire monter la pression.

Tout serait plus facile, si l’homme n’était pas doté d’une conscience. Bonne ou mauvaise, elle fait son travail de sape, solidement secondée par les remords d’un côté, et l’envie d’aller au bout des choses, de l’autre. L’étau se resserre donc inexorablement, comme un noeud coulant autour de la jolie tête du héros, joué subtilement par l’acteur inconnu Nicholas Hoult. Il est tellement sympathique que le spectateur prend un peu fait et cause pour lui.

Mais la justice ne se mégote pas. La procureur jouée par une Toni Collette ambitieuse et expéditive, avant de se raviser, se révèle une menace grandissante. Qui va gagner ce jeu du chat et de la souris ?

Le dernier ( vraiment ? ) film de Clint nous renvoie l’image d’une société de compromissions qui a perdu ses repères et ses idéaux. Ce n’est certes pas son meilleur film, mais il met joliment un point final à une filmographie ambitieuse qui nous a toujours dérangés dans nos petits conforts. Un grand Monsieur… Il va nous manquer. Nous avons diablement besoin de Jeremy Cricket dans nos mondes très égoïstes….