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La drague au XVIème siècle…

Posted by Bernard on février 25, 2018 in Accueil, Mes lectures |

C’est une petite merveille d’écriture !… Un extrait de « la Violente Amour » de Robert Merle ( collection Fortune de France ). Le récit tout en finesse de ce qu’on qualifierait aujourd’hui de « proposition malhonnête » entre deux amants putatifs. Texte très amusant car il est à rebours des pratiques courantes qui veulent que ce soit toujours l’homme qui prenne l’initiative…

Le texte est dans son jus. Pas de fautes, ni d’erreurs de frappe. C’est du vieux français, avec des mots parfois inconnus qu’on devine plutôt que les comprendre. Mais la musicalité de la langue est merveilleuse. Les circonvolutions de la pensée sont traduites avec une acuité formidable; les jeux de posture de chaque sexe subtilement rendus; l’humour est affleurant… Je me délecte à cette lecture. Jamais la beauté de notre langue n’est jamais aussi magnifiée que dans les livres de Robert Merle. Mais faites votre propre jugement avec cet extrait :

– Ha ! Monsieur ! dit-elle en battant du cil, je connais mon rang. Et je n’oserais m’asseoir à dîner avec le baron de Siorac, tant charmant que je présume de le trouver.

Cette franche attaque me laissa si béant que je lui fis un petit salut pour me donner le temps de me reprendre.

– Madame, dis-je à la parfin, je suis ravi que vous vouliez bien trouver du charme à un barbon de trente-huit années.

– Monsieur, dit-elle, il est vrai que je suis plus jeunette que vous ( à quoi je souris en mon for ) mais il y a en vous, Monsieur, si j’ai l’audace de parler ainsi, un je-ne-sais-quoi de bien trempé comme une bonne lame que je me permets de trouver infiniment confortant.

-Madame, vous ne sauriez croire comme je suis attendrézi par ce joli compliment, et n’était le fait que je vous dois quitter dans huit jours, et me mettre, comme il sied à mon présent état, au hasard de ma vie, j’eusse conçu pour vous une extraordinaire amitié.

-Ha ! Monsieur ! dit-elle avec un soupir, ses beaux yeux mordorés m‘inondant d’une lueur suave, c’est trop présumer de notre humaine condition que d’appéter à un lien éternel. A trop prétendre, on ne prend rien. Pour moi qui ai l’infortune d’être veuve, je ne vois pas de grâce aux hommes de ma condition, les trouvant rufes, discourtois, paonnants et piaffeurs. Leur donnerais-je un doigt qu’ils voudraient la main, et la main, la maison. Fi donc ! Je me veux, de moi et de ma fortune, maîtresse, délicate en mes choix et décidée à ce que ceux-ci ne s’engagent point au-delà du temps de ma fantaisie.

C’était bien dit, et sans la moindre ténébrosité, et mon regard allant de sa bouche à sa prunelle, et de sa prunelle à sa bouche, plus je méditais sur ce que je venais d’ouïr, plus je trouvais ce discours étonnant.

-Si bien je vous entends, Madame, dis-je à la fin en lui prenant la main, le charme que vous voulez bien trouver au soldat que je suis est de ne point vous devoir oppresser par une présence continuelle, mais de vous laisser avant que vous soyez lassée.

-Monsieur, dit-elle avec un air de confusion si joliment chattemite que les bras me démangèrent de la serrer incontinent contre moi, il me semble que vous vous mettez trop bas en cette occasion : votre charme n’est pas que de passer. Sans parler de votre claire face et de votre membrature sèche et musculeuse, vous portez un air de raffinement qui ne se prend qu’à la Cour. En outre, votre appétit n’est point brutal, mais tendre et délicat. Avec mes chambrières même, comme je l’ai observé, vous n’y allez point à la soldate, vous êtes poli et cajolant, tant est que que l’une , ou l’autre, se rendrait bientôt à merci, si je n’y mettais ordre. Et si j’y mets ordre en votre intérêt même, Monsieur le Baron, puisque vous pouvez prétendre à plus. Qui aimerait se contenter du pot, quand le rot lui est assuré ?

A ce discours tant candide, où toutes choses étaient si bien mises à plat qu’un aveugle y aurait vu le jour, je restai sans voix, cette occasion étant bien la première où toute la mousqueterie de la persuasion était tirée du bord féminin, et non du mien. Et n’ayant pour une fois délicieusement rien à dire, je m’accoisai, et me mettant à son genou, je lui baisai la main, fort surpris et ravi qu’on me fît mon siège, sans que j’eusse à monter moi-même à l’échelle, ni sauter la muraille.

-Monsieur, poursuivit-elle avec une rougeur fort docile à son commandement, je ne voudrais pas non plus que vous me trouviez trop facile. Ayant quelque vertu et quelque apparence aussi à sauvegarder, en cela aussi je vous trouve infiniment rassurant. A Châteaudun, vous ne connaissez, la Dieu merci, que moi, et étant de votre qualité, vous n’irez point clabauder, et de toutes guises, vous n’en aurez point le temps, ni même le désir, pour ce que la conquête de la veuve d’un drapier ne vous serait pas à honneur.

-Madame, dis-je avec feu, je voudrais que vous soyez assurée qu’elle me serait, si elle se fait, autant à honneur que celle d’une duchesse. Cependant, je tiens que cet honneur n’est point de ceux dont on se doit piaffer et paonner, trouvant, comme mon ami Michel de Montaigne, je ne sais quelle bassesse en l’usage des hommes de notre temps, lesquels osent en public indiscrètement pétrir et fourrager les tendres et mignardes douceurs dont on les a dans le privé nourris.

-Ha ! Monsieur ! dit-elle en battant du cil, le parpal houleux, c’est parler là en homme de cœur ! Je vous sais un gré infini de vos bonnes dispositions, et pour dire le vrai, je suis au comble du ravissement de me pouvoir abandonner avec vous à l’inclinaison que j’ai conçue, sans du tout craindre pour ma réputation. En outre, poursuivit-elle avec un soupir, le lien que voici ne se devant nouer que pour huit petits jours, je n’aurais même pas à l’avouer à mon confesseur, étant bien assurée que ce n’est point pécher que de pécher si passagèrement.

A ces mots, ma conscience huguenote se rebroussa quelque peu, mais emporté que j’étais déjà dans le feu du moment, je pris le parti de la faire taire en m’accoisant moi-même et de l’étouffer, pour ainsi dire, par mon silence, mes lèvres ne se voulant occuper qu’à couvrir les mains de la belle drapière de mes enflammés baisers.

-Monsieur, dit-elle en parlant d’une voix étouffée, comme si le vent et haleine s’en allaient d’elle, Monsieur, dit-elle en se levant, c’est assez… Cette porte se pourrait déclore. Je m’ensauve, et vais, sous quelque prétexte, envoyer mes chambrières à ma maison des champs. Dès qu’elles seront hors, la maison est à nous. J’aurai l’honneur de cuire moi-même votre rôt et de vous le servir en votre chambre. Monsieur, j’y vais vaquer. Ayant si peu à attendre du temps, l’heure me paraîtra année que je serai de vous absente.  

 

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