

Ecrire, c’est un acte structurant conçu souvent pour se raconter. Raconter sa famille, sa généalogie et ce poids familial qui nous marque tous à jamais. Souvent, dans le cas d’un homme, il y a en premier lieu l’envie de parler de sa mère, cet être merveilleux qui vous a donné le jour. Cela donne lieu parfois à des chefs d’oeuvre comme Romain Gary avec « la Promesse de l’aube » et sa mère qui a été son fil directeur jusqu’aux derniers jours. Mais quand « l’amour de votre vie » est une femme au fort tempérament et à la notoriété débridée, telle que peut l’être une académicienne dans les cercles du pouvoir, une femme qui a fait de l’ombre à tous les siens, comment raconter ce qui relève de l’intime face à l’image publique connue de tous ?
Emmanuel Carrère s’attèle à la tâche dans ce « Kolkhoze »pour rendre hommage à sa mère, Hélène Carrère d’Encausse, femme que ses contemporains ont tous connue dans les médias. Elle était une spécialiste hors-norme de l’ex-URSS, puis de la Russie qui avait ses entrées au Kremlin.
Mais il la raconte de manière détournée, en s’attachant d’abord à tous ses ancêtres géorgiens et russes dont il raconte la vie avec moultes détails qui ont dû lui causer un gros travail de brasseur d’archives familiales. C’est plaisant que de se retrouver au sein de ces Russes blancs ayant fui la Révolution et qui crèvent un peu la faim, en tout cas, qui vivent très loin du lustre d’antan. Le retour aux racines est complet et s’aventure parfois dans des digressions étonnantes sur Staline, Beria ou Dostoïevski, pour revenir sur l’actuelle Présidente de Georgie qui s’avère être une cousine. Carrère est fidèle à la tradition maternelle et nous montre qu’il a aussi un joli bagage sur l’histoire russe. Mais que sa famille est grande !
Une fois le décor planté, il raconte la jeunesse de sa mère et sa rencontre avec son père, homme plus effacé qui va rester toute sa vie sous le charme d’une femme active, en avance sur son temps. Carrère décrit ses parents, avec une pointe de sel pour sa mère et une tendre indulgence pour son père. On est loin du panégyrique, et on sent que la jeunesse du clan, quoique très heureuse, a été menée à la dure par cette femme exigeante et pas toujours affectueuse. Tout cela est quand même merveilleux de tact et de pudeur, même si à certains moments le récitant a des accès d’égocentrisme, comme pour compenser ce trop-plein de succès d’une mère indomptable.
Nous entrons donc dans l’intimité d’une femme réputée, sans passer sous silence ses faiblesses, ses écarts de conduite et les tensions régulières avec son seul fils, à côté de deux filles moins présentes dans le récit. Au-delà des mémoires, il y a assurément un exercice psychologique de l’auteur. Cela fourmille de tant d’anecdotes que l’attention du lecteur reste soutenue.
Les dernières pages autour des derniers mois de la grande dame sont absolument parfaites. Il s’en dégage une émotion tellement forte que c’en est presque sublime. Les larmes ne sont pas loin… Ce livre est donc un exercice incroyable consistant à raconter sa mère de manière très objective, mais avec un fond de tendresse qui éclate subrepticement quand il laisse tomber qu’elle a été la femme la plus importante de sa vie. On aimerait tous rendre d’aussi puissants hommages à ses géniteurs.