L’art d’être Français

Il remplit les salles avec six mois d’avance ; ses spectacles s’enchaînent dans des lieux différents, car les théâtres qui ont des programmes très cadencés sont incapables d’offrir les dates supplémentaires que le public réclame. Fabrice Luchini est une star… Un show-man, un esthète de la langue que des foules viennent écouter dans une grande communion fébrile proche de l’adoration.

Pourquoi cette passion ? La réponse est simple. Cet homme a trouvé ce qui fait la quintessence de la France : l’amour de la langue, la soumission à l’intelligence des écrivains et hommes de théâtre de notre répertoire, le jeu du verbe, l’élégance de l’alexandrin, la pureté de la prose…

Dans un monde actif qui ne prend plus le temps de lire, et dont l’éducation littéraire des écoles a souvent failli à donner le goût des livres, Luchini apparaît comme un phare lumineux, tout en haut des médias qui nous envoie un faisceau propice à la reconnexion de nos neurones endormis. Assister à ses spectacles est comme recevoir une onde électrisante qui réveille notre sensibilité et nous rappelle tous les plaisirs que procure notre cerveau, quand nous prenons la peine de l’activer au contact du beau, de l’élégant et du sublime. Il le fait avec une diction parfaite, une mémoire encyclopédique, un humour à fleur de peau et parfois une arrogance cinglante tenant à la supériorité manifeste de ses pensées par rapport à nos contingences futiles. Il faut entendre le silence cathédral d’une salle de six cent personnes buvant ses paroles religieusement pour comprendre le miracle qu’a su instaurer ce garçon-coiffeur autodidacte sur notre société biberonnée à la fugacité de notre époque sous X, du nom de ce réseau social repris par un grand penseur contemporain. Fabrice en appelle à notre intelligence, à notre francitude, à tout ce qui a constitué le ferment de la France durant les siècles. Il nous apprivoise avec les subtilités de notre langue, si belle, si précise, si envoûtante. Celle qui se fait le mieux ambassadrice de l’âme et des sentiments, celle que nous laissons pourtant trop souvent en jachère pour aller cultiver d’autres terres d’un espéranto mondialisé. Quel éblouissement ! Assurément un spectacle exigeant, mais gratifiant à vous décocher un sourire béat.

Dans ce dernier spectacle, il nous lit du Hugo, le plus grand écrivain Français. Homme de fiction littéraire, de théâtre, poète accompli, polémiste engagé, cet homme a tout fait et a touché à tout avec succès. Pourtant, nous devons bien reconnaître que nous ne connaissons souvent du grand homme panthéonisé que « les Misérables », le plus souvent vus à la télévision ou dans des comédies musicales très médiatisées. Est-ce ainsi qu’on rend grâce à un génie ?

Grâce à Dieu, Luchini est là pour nous faire revivre le vieil Hugo dans et aussi en dehors de son oeuvre. L’homme qu’il a été, ses amours, ses combats, ses épreuves, en particulier la plus douloureuse qui soit, la perte d’une fille. Un moment décrit dans le détail car nous connaissons toutes les péripéties de cet événement fondateur à la source des plus beaux poèmes jamais écrits. Le poète met des mots sur un drame avec un coeur qui déborde de chaque strophe. Nous vibrons à notre tour au souvenir d’une noyade qui remonte à un jour de septembre 1843. Comment mieux magnifier la pérennité des sentiments ?

La soirée se termine avec le plus grand poème de la Légende des Siècles « Booz endormi », un récit biblique que Fabrice nous décortique pour apprécier la juxtaposition exquise des mots, les coups de génie sémantiques du poète, la délicate alchimie du récit, tout ce qui fait de ce poème l’exercice le plus abouti de la création humaine.

Oui Victor Hugo est le plus grand et son fidèle serviteur Fabrice Luchini son ambassadeur attentionné. Le trublion magnifique et irremplaçable de notre époque nous enchante, une nouvelle fois, à l’éblouissement littéraire attaché à notre condition de Français. Bravo l’artiste !

Le désespoir du vide

Ce n’est pas une fiction, et c’est cela qui rend le film si beau, si poignant, comme un cri de douleur qui se répand en échos, d’images en images, de scènes en scènes. Ce duo de pieds nickelés qui pédale jusqu’à Istambul pour revivifier le souvenir d’un disparu est d’une incroyable justesse.

Comment en peut-il être autrement ? Mathias Mlekuz et son pote Philippe Rebbot ne jouent pas, ils ne font que partager leur intimité pour nous associer à leur peine, celle d’avoir perdu un fils et ami, à la suite d’un suicide. Ils le font sans pudeur, avec une sincérité hors norme et surtout une belle fantaisie. C’est drôle, enlevé, touchant. Et surtout d’une grande intelligence émotionnelle, avec des échanges de haut-vol sur la vie, la vieillesse, la mort.

Le spectateur aimerait être du voyage, tant ces deux-là sont hors du temps, perdus dans des pays étrangers, en quête des traces du disparu qui a fait le voyage avant eux. Leur dignité de clowns tristes qui pédalent, pour l’un, en costume-cravate a quelque chose de désespéré. De profondément humain… Ce film ou documentaire – qu’importe la classification – est sans doute un des plus beaux messages d’amour d’un père à son fils. Il triture avec légèreté le désespoir du vide après une disparition. Magnifique !!!

Retour aux sources révolutionnaires

Ce n’est pas le meilleur roman de Dumas. Pas le plus connu non plus. Son titre malvenu est impossible à retenir. Et c’est un pavé qui pèse son poids sur la table de chevet, même en version poche. Ne le cachons pas, « Création et Rédemption » nécessite une petite dose d’abnégation pour s’attaquer à sa lecture.

On est très loin des « Trois Mousquetaires », et pourtant le style est toujours là. Cette dernière oeuvre d’un écrivain vieillissant reste directe, accessible, sans recherche de fioritures littéraires. Les détails nombreux campent bien le récit, et le lecteur se laisse séduire. A une réserve près : l’intrigue est simplette avec cette histoire de médecin altruiste découvrant une jeune fille souillon et quasi arriérée-mentale dans une cabane en forêt. Une jeune femme qu’il va essayer d’élever à une plus haute condition comme un pygmalion attentionné. Les sentiments vont bien sûr se mêler à l’affaire, même si la jeune fille est très jeune ( la minorité des filles n’était alors pas un problème ). Avant un double coup de tonnerre : le seigneur local déclare que c’est sa fille et il vient la récupérer. Le médecin qui réside à Argenton et est très apprécié par tous ses concitoyens, est appelé à devenir représentant de sa région berrichonne à la Convention. La révolution française s’agite. Nous sommes en 1792.

Le lecteur découvre très vite que l’intrigue est un prétexte. L’objet principal du roman est de raconter les hauts faits de la Révolution pendant les deux années décisives que furent 1792 et 1793. J’avoue que ce fut ce contexte historique qui m’a incité à attaquer ce roman. La Révolution, notre Révolution est finalement peu connue de nos contemporains, même si beaucoup s’y réfèrent en permanence, comme à un étalon-mètre de tout engagement politique. Pour ce faire, Dumas a bien étudié la période et s’appuie sur les commentaires éclairés du plus grand historien du siècle, Jules Michelet. Alexandre Dumas, dans ses vieux jours, s’attèle à faire connaître la Révolution à ses contemporains, et par la même occasion, à la postérité.

Nous voilà donc plongés dans les diatribes sans fin des conventionnaires, les luttes d’influence entre Girondins, Montagnards, Cordeliers, et autres Jacobins, les batailles de Valmy et de Jemmapes qui sauvèrent la Révolution de la menace étrangère… Le médecin de la Convention est sur tous les fronts et vit tous les grands moments de l’époque.

Dumas prend plaisir à raconter toutes les péripéties de cette Révolution, avec des préférences marquées pour la personnalité profonde de Danton. A l’inverse, les personnages de Marat, Saint Just, Robespierre ne sortent pas vraiment grandis. Il faut dire que tous ces révolutionnaires ne semblent motivés que par la prise de parole devant leurs pairs, des grands effets oratoires pour prendre le dessus sur leurs adversaires. Avant que n’arrive la terreur en 1793 et l’usage systématique de la guillotine. Tous en seront victimes, les uns après les autres, dans un grand suicide collectif où la meilleure façon de se débarrasser des traitres est de tous les éradiquer. On s’interroge : c’est ce délire paranoïaque sanglant qui constitue les fondements de notre démocratie ? La chose fait peur…. La violence au nom des idées, et surtout de la plus grande pureté des unes par rapport aux autres paraît comme une vraie impasse. D’ailleurs, après l’exécution de Robespierre, la France retrouve une certaine sérénité. La Révolution est passée…

Le roman de Dumas retrouve son cours, avec une petite incertitude finale cousue de fil blanc entre ses deux protagonistes. Le lecteur a passé du temps dans l’atmosphère délétère de notre Histoire dans ses pages les plus sombres. Intéressant, bien qu’un peu lourd à digérer. La vénération de nos révolutionnaires ne semblent pas vraiment fondée. Pourquoi tant de haine entre des hommes qui avaient pourtant tous contribué à faire chuter la Royauté ?